2-tfi LE GARÇON DE BUREAU.
nappes sur son individu, lui indiquent qu’il porte avec lui le foyer d'un mobile in-cendie.
Tenez, avant de nous quitter, contemplez ce vieillard dont la tête est encore si belleet si martiale. Saluons-le; cars’il nous eût aperçus le premier, il se serait levé de sonsiège et nous eût fait le salut militaire : c’est un hommage qu’il ne refuse à personne,pas même aux employés. Cet bomme est un des rares débris de la glorieuse arméed’Égypte : c’est dans l’administration le dernier survivant des protégés de l’empe-reur. Il est décoré de longue date; mais il ne porte sa croix que le dimanche.surses habits de fête et en famille. On doit dire, à la louange de ses chefs, que par suitede la considération qu’ils lui portent, son travail est à peu près volontaire. Mais,voyez, comme on n’est jamais parfaitement heureux ; le sort a donné pour collègue ànotre vieux soldat, un ancien valet de chambre, que les événements de la révolutionont jeté à la suite de l’émigration, et qui, plus tard, a pris du service dans les troupesautrichiennes. Tant qu’il n’est pas question du passé, les deux garçons de bureauvivent pacifiquement ensemble ; mais une fois que le mot de dragon de la four estlâché, le vieil Egyptien rugit comme un lion, s’empare des bâtons ou des règles qu’iltrouve sous sa main, et se met en devoir décharger, comme s’il était encore en Italie ou à Wagram.
En dehors de ces différents types, il ne nous reste que la classe insignifiante desgarçons de bureau hommes d’état. Entendons-nous : hommes d’élal, c’est-à-direexerçant, durant les repos que laissent les sonnettes, des professions manuelles, tellesque brossiers, cartonniers, tresseurs de chaussons, etc. Parfois aussi les anti-chambres des ministères sont transformées en ateliers de peinture dont les artistes ontexposé au salon, ce qui ne prouve pas qu’ils puissent renoncer au trop modique trai-tement qui leur est attribué.
Pris en masse et dans leurs habitudes générales, les garçons de bureau sont,comme les employés, jaloux et déliants l’un de l’autre, égoïstes par-dessus tout.Une bonne aubaine en réunit parfois quelques-uns à la buvette clandestine contrelaquelle sont déchaînés tous les marchands de -vin patentés du quartier. Mais cesréunions ne survivent pas aux circonstances éventuelles qui les font naître. Ainsi pointd’esprit ni d’amitié de corporation et de position identique. Et puis la politique estun obstacle à ce que ces hommes puissent s’accorder. Notez que chacun d’eux re-présente un système qu’il défend avecacharnement parce que c’était celui du ministrequi l’a fait placer. Or, comptez combien depuis vingt-cinq ans nous avons eu desystèmes et de ministres. C’est à ne pas s’y reconnaître ; c’est à se jeter les bouteillespar la tête. Il faudrait que les maîtres pussent enfin s’entendre pour amener la récon-ciliation des valets. A ce compte il est fort à craindre que la désunion des garçons debureau ne dure encore longtemps.
J. V. Billioux.