LE GARÇON DE BUREAU. 215
•• y a des gens qui deviennent fou de leur propre fortune, celui-là est devenugrotesquement orgueilleux de celle des autres. En effet, tant qu’il n’a été attachéqu’à un simple chef de bureau, il était d’une fréquentation facile; mais depuis queCe chef est devenu conseiller d’état et député, B... s’est fait une dignité parallèle àCe llede son supérieur, et il se croit obligé de passer la durée des sessions législativesduos la salle des conférences.
N’êtes-vous pas encore assez édifié? suivez-moi : tenez, regardez dans ce corridorce grand gaillard qui vient à nous ; s’il y avait place dans son cœur pour les remords,'I serait accablé du poids de ceux qui le rongeraient : il a fait, dans son temps, unehorrible consommation d’employés ; il a desséché plus de poitrines que tous les plushabiles médecins de France n’en ont guéri : et si la Providence est juste, il serac °ndamné au feu éternel.
Cet homme aurait brûlé le ministère pour faire de la cendre à l’époque où laCe ndre des foyers était l’immunité des garçons de bureau. Les feux des cuisines deCorcelet, de Véfour et du Café de Paris ne sont rien en comparaison de ceux qu’ilP r eparait et entretenait pour ses profits cinéraires ; on eût dit qu'il avait pris àta clie de réaliser de nos jours cette prédiction un peu hasardée de Sully , que laFrance périrait par les bois.
Peu lui importait, à cet infernal rôtisseur d’employés, que les thermomètres indi-quassent que le degré de la chaleur de ses bureaux dépassait celui qui est nécessairePour faire éclore les vers a soie, le feu ne cessait d’augmenter d’intensité, malgré lesre clamations et les plaintes des commis à moitié consumés, et qui, de guerre lasse,Se seraient vus forcés de se faire assurer, si l’on n’eût mis ordre à une telle déiapida-don des bûches de l'état.
Depuis que les cendres administratives sont devenues la propriété du domaine qui* es vend pour le compte du trésor public, notre impitoyable chauffeur s’est mis àc °mbattre les spéculations du fisc et fait maintenant de la braise au profit du four-Oeau de sa ménagère ; pour se procurer cette braise le moins ostensiblement possible,[I faut la retirer des feux allumés en.dernier lieu, et alors, contrairement au passé ,es foyers restent dans un abandon presque complet durant toute la séance, et neSo Qt alimentés qu’une demi-heure avant la clôture des bureaux. Puis lorsque les em-ployés sont tous partis, on retire la braise, on la met en cornets dans son chapeau ,dans ses poches, pour se soustraire ’a la surveillance du portier ; quelquefois aussie transport s’en efleclue dans un immense portefeuille qui est censé contenir leDavail du soir de messieurs les supérieurs.
Mais ce genre de larcin n’est pas sans danger, et il advint un jour que notre chauf-*® u, ‘ faillit subir la peine du talion. La braise entassée dans ses poches avait été malbouffée, et, à peine arrivé sous le péristyle, une fumée noirâtre sortait des basquesde son habit enllammées déjà dans l’intérieur. A cette vue, le factionnaire donnantUlle interprétation générale à sa consigne, se met à crier : Au feu ! au feu ! Hors la9a-rtle! Le délinquant qui ne voit et ne sent encore la cause de cette clameur, tournePlusieurs fois sur lui-même en regardant le haut des cheminées, et se prend aussi àCller : Au feu! au feu! Lorsqu’enfin deux seaux d’eau bien mesurés et lancés en