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LE CORRESPONDANT DRAMATIQUE.
moins juste. Dans cette salle, c’est un bruit, un bourdonnement continuels, qui rap-pellent assez bien la confusion des langues. Portons nos regards sur les murailles dusalon : on a peine a démêler la couleur du papier qui les recouvre, tant il est sur-chargé d’affiches et d’annonces de toutes sortes, le plus souvent écrites a la main. Onlit d’un côté : « Bonne table d’hôte à 22 sous. On a potage, trois plats au choix,dessert, carafon de vin et pain a discrétion ; » plus loin : « rouge végétal et blancde baleine superfin a vendre, s’adresser au bureau.» D’un autre coté : « Belle garde-robe de premier comique à céder : on accordera des facilités pour le paie-ment, etc., etc. »
A l’arrivée du correspondant, toutes les conversations cessent : on l’entoure, on sepresse autour de lui. 11 faut le voir distribuer des poignées de main a droite, a gau-che ; a celui-ci c’est un mot flatteur sur le succès qu’il a obtenu, à celui-là c’est uneparole de consolation pour son peu de bonheur.
« Eh! bien, Casimir, dit-il en s’adressant à un premier rôle, j’espère que tu n’aspas été maltraité à Lyon . Peste ! quel succès !
— Mais, oui, mais, oui, reprend celui-ci en se rengorgeant, ça n’a pas été tropmal. Aussi on ne m’aura pas cette année à moins de six mille et un bénéfice : c’est aprendre ou a laisser.
— Et toi, mon pauvre Saulieu, tu as donc eu du désagrément a Rouen ?
— Ne m’en parlez pas ! Je débute avec ma femme dans la même pièce : ma femmeobtient un succès colossal, et moi je suis empoigné depuis ma première scène jusqu ala dernière : aussitôt que j’ouvrais la bouche, c’étaient des cris, un tapage à fairecroulerla salle. Tout le monde se fait attraper dans cette chienne de ville-là!... Adolphe)vous savez cette belle fourchette... ce farceur qui a toujours la fringale, a débuté lelendemain dans un rôle charmant, un véritable emporte-pièce : eb bien! ça ne l’a P ilSempêché d’être égagé ', et pourtant il n’est pas maladroit. Ce qui me contrariait ■c’était de me séparer de ma femme, car il m’a bien fallu trouver ailleurs un engage-ment. »
Laissons le marchand de chair humaine en compagnie de ses marchandises bonnesou mauvaises, saines ou avariées, et terminons en deux mots ce qui nous reste à dire-
La fin de cet industriel n’offre rien de remarquable : elle est celle de tout honnêtenégociant qui a su gagner par son travail de quoi vivre tranquillement. Seulement,par une de ces bizarreries si communes à notre espèce, on observe qu’après avonacquis sa fortune à trafiquer de son semblable comme d’un bétail, il n’est pas rare dele voir devenir sur ses vieux jours philanthrope et pointilleux à l’excès sur tout ce q ll >regarde la dignité de l’homme. Nous connaissons un ancien correspondant qui est undes partisans les plus zélésde l’émancipation des nègres. Omystèresdu cœur humain-S’avouer négrophile, quand on a fait la traite... des blancs! ! !
1 Egayer lient le milieu entre siffler et huer.
Charles Priés.