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LE MAQUIGNON.
louable but de ne pas sacrifier une nouvelle bête, la lui donne tout usée. La vieillecomtesse ou baronne qui renouvelle scs équipages est trop heureuse de trou-ver le maquignon qui, sous prétexte de lui donner des chevaux normands, etde ne pas l’exposer à des dangers, lui fabrique tout exprès un attelage de ces groschevaux à queue rase et a lourde tête qui ne vont jamais plus vite que le pas, et nese souviennent d’avoir pris le trot que le jour où on les essaya pour la première fois.Que d’infortunés en outre qui n’ont pas assez de temps, assez de patience, assezd’habitude pour chercher eux-mêmes des chevaux, et remettent leur destinée entreles mains du maquignon, et combien celui-ci se fait peu scrupule de leur faire casserle col avec un cheval vieux ou rétif, ou de les laisser en route avec des rosses pous-sives et boiteuses I
Le maquignon a toujours en ville une ou deux écuries, où il place incognito lesobjets de son trafic. C’est dans ces lieux qu’il transforme un cheval usé, étique,amaigri, en une bête superbe , pleine de bonne mine et de vigueur-. C’est la qu’ilrestaure et remet a neuf les rosses éreintées qu’il obtient 'a vil prix dans les ventesaprès décès ou même au marché ; la, qu’il les façonne à son gré, les gonfle commeune bulle de savon, leur donne un poil lisse et uni ; l'a , qu’il leur coupe et leur ra-juste les oreilles,si elles sont longues et disgracieuses,qu’il leur met une fausse queue,si la queue primitive est dénudée ; l'a, qu’il fait disparaître pour quelques jours lesengorgements qu’ils ont aux jambes, qu’il leur peint les sourcils pour dissimuler leurâge, etc. Malheur 'a vous si, attiré par l’odeur du fumier, vous entrez dans ce labo-ratoire du maquignon , où il escamote les défauts d’un cheval, et lui fait subir desmétamorphoses fabuleuses , vous n’en sortirez qu’avec une rosse de plus, et quelquescinq cents francs de moins !
D’après ce tableau effrayant, on pourrait croire qu’il n’y a possibilité d’avoir de bonschevaux qu’en les allant chercher soi-même dans la Grande-Bretagne ou en Afrique .Ceci serait vrai, si ces pays étaient encore primitifs et vierges; mais la civilisation y afait pousser le maquignon d’une façon toute champignonne , il y a des maquignonsanglais , et des maquignons bédouins; et ces derniers, soit dit en passant, sont pourle moins aussi arabes que leurs chevaux. Or donc, quoi que vous fassiez, vous quiavez le malheur d’être assez riche pour nourrir des chevaux, il faut vous résigner àêtre dupé. Si vous êtes assez novice pour vous adresser à un maquignon brocanteur,vous méritez votre déconfiture, et je ne vous plains pas. Si vous mettez aveuglémentvotre confiance en un marchand de chevaux, vous êtes une excellente nature, dignesans doute d’un autre âge et d’un meilleur sort; mais enfin à qui la faute? D’un autrecôté, si vous avez des prétentions à être connaisseur en fait de chevaux, il n’y a pasd’artifice et de ruse qu’on ne mette en œuvre pour avoir raison de votre prétenduehabileté, et vous risquez fort de retomber dans la catégorie générale. Que faire alors,dira-t-on, à moins de se résigner a végéler toute sa vie en Omnibus de peur d’acheterdes chevaux poussifs et gras-fondus? Ma foi, je n’en sais rien, mais toujours est-ilque j’aimerais mieux acheter trois maisons qu’un seul cheval.
Albert Dubuisson.