L’AGENT DE LA H U E DE JÉRUSALEM . r»2.'>
Mais que sert (le nous plaindre : avant de parvenir aux oreilles du chef, notre voixn'est-elle pas étouffée par scs subordonnés?
Dans son intérieur, la vie de l’agent de police est pénible; sa position au milieude la société aussi humiliante et aussi méprisée que le crime même. Rentré dansune étroite cellule, nommée a bon droit labalïkre, l’agent, séparé du monde parune barrière insurmontable, repoussé de tous avec dégoût comme un espion, isolépar sa position toute exceptionnelle, se trouve seul, sans famille souvent, sansamis, sans lien social, sans estime pour lui-même, et toujours écrasé par le souvenirde la place qu’il occupe vis-a-vis du public. La honte et l’infamie l’enserrent detoutes parts, la société le chasse de son sein, l’isole comme un paria, lui crache sonmépris avec sa paie, sans remords, sans regrets, sans pitié : c’est un agent de police,c’est un mouchard, tout est dit avec ce seul mot, et la carte de police qu’il portedans sa poche est encore un brevet d’ignominie. Chacun se croit en droit de lui jeterde la boue au visage. Le monde est pour lui un pilori vivant où le public le crucifiea toute heure. Il n’est pas même jusqu'aux voleurs qui n’aient honte de cet hommeet ne se trouvent aussi le droit d’avoir pour lui des paroles de malédiction et dehaine; n’est-ce pas le comble de l’abjection?
Aussi, que de douleurs, que de honte, que d’angoisses dans la vie de cet homme,lorsque, libre de son service, il redevient a son tour citoyen de sa ville, de sa villequ’il protège, qu’il veille, qu'il garantit des brigandages, et qui cependant le haitde toutes ses haines, le méprise de tous ses mépris! Que de larmes amères et brû-lantes il doit verser sur son grabat, s’il songe à l’opprobre où la misère l’a poussé,a l’infamie dont il a revêtu la livrée, et qui, semblable à la tunique de Nessus,souillera sa dernière pensée et son dernier soupir. Heureusement de semblablesretours sur lui-même sont fort peu dans ses mœurs.
L’agent de police n’a pas toujours grand usage du monde. En voici un exempleassez piquant. Un chef de division recevait a sa table plusieurs personnages mar-quants : un agent, utile pour des renseignements, se trouva invité. Notre homme,placé en si bonne compagnie, se trouvant fort mal a l’aise, dissimulait tant bienque mal son embarras, lorsqu’il eut besoin de prendre du sel. Il remarqua avecinquiétude que sur chaque salière se trouvait une petite cuillère en argent. Ne pou-vant deviner a quel usage était destiné un instrument qui lui semblait de touteinutilité, notre pauvre convive se décide enfin a se servir, et, pour cela, enlevantd’une main la cuillère, plonge philosophiquement ses deux doigts dans le sel, oùil laisse une déplorable trace de son passage. Puis, il remet soigneusement à sa placele petit instrument mystérieux. Cependant le maître de la maison s’est aperçu queplusieurs convives ont souri, et, se tournant veés l’agent, lui rappelle son adressePour la capture des voleurs. Celui-ci, flatté, raconte ses prouesses et ajoute qu’au-cun voleur ne peut lui échapper.
« Mais, (fit le chef, sauriez-vous les suivre a la trace ?
•— Certes, répond l'agent, comme un braconnier suit le gibier.
— Eh bien ! reprit le chef, en lui montrant la salière où se trouvaient imprimés lesdeux doigts, pourriez-vous me dire quel est le nom de l’animal qui a passé par là ? »