Band 
Tome second.
Seite
344
JPEG-Download
 

LA VIEILLE FILLE

point de lui échapper, elle rappelle sa première vigueur, se donne mille fatigues, faitentendre tous les langages pour saisir celle qu’elle convoi le. Poussant les plus gros sou-pirs, elle imite la colombe, feint l’innocente, ne parle plus de fortune, de rang, nedemande plus qu’un cœur et une chaumière, et promet tous les bonheurs, tous lesdévouements au mortel quel qu’il soit, employé a 1,500 fr. ou Quasimodo, quiviendra poser sur son front jauni la symbolique fleur d’oranger.

Toujours parée, et souvent au prix de mille secrètes privations, surchargéede gaze, de (leurs, de panaches, de rubans aux couleurs les plus éclatantes, avidede soirées, de fêtes, elle reste sur la brèche tant qu’elle imagine faire encoreillusion sur l’âge de ses attraits délabrés ; mais un jour arrive, hélas! où le marine peut plus se prendre a la glu de grâces décrépites, songeant a s’envelopperde flanelle, à se mettre du coton dans les oreilles et des lunettes sur le nez. Dèslors la vieille fdle offre le phénomène d’une soudaine et complète révolution. Dujour au lendemain, transformée en dévote, elle devient un dragon de vertu, seserrant la gorge a s’étrangler dans le fichu que la veille voyait encore entr’ouvert,et ne prêchant plus que le renoncement aux sataniques pompes du monde. Méta-morphose qui devrait étonner, si l’on ne savait ce que la femme de quarante-cinqans peut retrouver sur le terrain du confessionnal, au milieu d’un nuage d’encenset dans un favorable clair obscur.

La vieille fille de la plus abondante variété, celle que la conquête du jour consolatoujours de la perte de la veille, parut souvent pendant sa première époque uneénigme sans mot. Nature mixte en oscillation perpétuelle, elle dut eii bien descirconstances dérouter l’observateur et mettre le jugement en défaut. Moitié coquetteet moitié sentimentale, moitié calcul et moitié dévouement, moitié mensonge etmoitié vérité, moitié trompeuse et moitié trompée, elle commença quelquefois parle scepticisme, et finit toujours par la crédulité.

Plus elle s’éloigne de l’âge de plaire, plus son cœur et sa vanité semblent s’entendrepour s’aveugler mutuellement. La regarder iixement sans rire, l’écouter longtempssans bâiller, sont deux choses il peu près également impossibles.' Passionnée pour lalittérature sentimentale, un volume de roman a dévorer le soir avant de s’endormir,lui est aussi indispensable que sa tasse de café au lait le matin en s'éveillant. Dix fois,au besoin, elle relira le même ouvrage, sauf cependant Lélia qui, selon elle, n’estque l’œuvre indigeste et mortelle d’une imagination en délire.

Les tristes passions que les outrages du célibat ont fait germer en elle, grandissentsurtout d’une manière effrayante a l'arrivée de ses trente-cinq ans, vieillesse de savie; car, stérile branche de l’arbre humain, la vieille fille se trouve fatalement privéede cette sorte de seconde jeunesse, dont la nature ne gratifie que la femme ayant remplisa destinée.

Rongée d’envie comme la coquette, Caligula féminin, tourmentée du regret dene pouvoir d’un seul coup remplir de défauts, enlaidir, vieillir toutes celles qu’ellesait jeunes, belles, spirituelles, aimées, elle éprouve presque des convulsions d’épi-leptique il la vue de nouveaux et heureux époux. Jeunes filles, redoulez-Ia, car sesparoles sont horriblement corrosives, craignez surtout de lui faire connaître l’objet