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Tome second.
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LE CHICARD.

que Prométhée , ils ont voulu ravir la flamme céleste, et ils expient leur tentativeinsensée, comme celui qu’ils ont imité. Leur Caucase, c’est un comptoir, une éludede notaire , ou un bureau des contributions indirectes. Quant aux femmes qui fontl’ornement de ces orgies, comment vous dire ce qu’elles deviennent? il faudrait pourcela vous conduire dans trop d’endroits où vous n’allez pas sans doute, ni nous nonplus.

Une chose très-importante, selon nous, dont il faut en finissant féliciter Chieard c’estd’avoir tué pour jamais la descente de la CourûHe. Si quelque chose sentait le vulgaire,l’épicier, le rétrospectif, c’est sans contredit cette solennité, qui n’était en définitivequ’une débauche de Debureau, une orgie de farine. C’est en vainque l’aristocratie mo-derne a voulu ressusciter cette triste cérémonie: Chieard a refusé de la prendre sous saprotection. La descente de la Courtille était ainsi nommée parce qu’il fallait, pour enfaire partie, gravir une des plus rudes montées qui soient au monde. Les provinciauxet les étrangers tenaient cette solennité dans la plus grande vénération. C’était un ar-ticle de foi dans les départements, de croire qu’il s’y passait des choses monstrueu-ses, excentriques, impossibles, babyloniennes. Dans l'fmagination des oncles, ladescente de la Courtille faisait le digne pendant des mystères d’isis. Beaucoup deParisiens, les Russes surtout qui venaient visiter la capitale, partageaient cetteerreur déplorable. Le Russe de distinction qui vient à Paris pour s’amuser croit queles choses se passent toujours comme du temps de Cotillon III ; il lui semble quetous les savants français correspondent encore avec l’ombre de la reine Catherine,et que les grands seigneurs vont danser à la barrière le mardi gras. Les boyardsn’ont rien de plus pressé que de se rendre à la Courtille le mercredi des cendres;ils prennent la file comme s’ils allaient h l’Opéra ; ils voient de tous côtés une fouled’ouvriers qui se rendent à leur travail ; ils veulent leur jeter de la farine, on leurriposte par des pierres, et la Russie rentre grièvement blessée à son hôtel. Quandles choses ne se passent pas ainsi, on voit trente fiacres à la suite les uns des autresqui montent péniblement une côte escarpée. Peut-être sous Louis XV cela n’était-ilpas ainsi ; mais de nos jours il faut convenir que c’est l’exacte et fort consolante vé-rité. Depuis deux ans on ne descend plus la Courtille, il faut espérer que bientôt onn’ira plus a Longchamp. En sortant du bal Chieard on ne peut aller nulle part, pasmême dans son lit.

Vous venez d’assister a la solennité la plus importante du carnaval actuel, le balChieard ; vous savez maintenant à quoi vous en tenir sur cette célébrité récente, etvous savez aussi ce que la gaieté française est devenue. La décadence est dans tout,même dans le plaisir. Ces délassements bruyants n’engendrent que la mélancolie.Pour nous, il ne nous est jamais arrivé de sortir au crépuscule d’une de ces réunions,sans regarder avec attendrissement, au haut de quelque quatrième étage, la lampede la jeune tille prudente qui se lève avant l’aube, pour que sa mère trouve tout prêtautour d'elle à son réveil; ou la lumière vacillante que le jeune homme va éteindre,après avoir travaillé toute la nuit. On a beau faire et beau dire , ce n’est point lagaieté véritable qui laisse après elle un regret !

Taxile Delors.