Band 
Tome second.
Seite
375
JPEG-Download
 

LE CHICARD.

575

la sienne. Aujourd’hui l’on dit Talma, Frédéric, Bocage, mais on dit toujours mon-sieur Marty, tant est grande la vénération que ce nom inspire. Ce que c’est qued’avoir été toute sa vie innocent, malheureux, chevaleresque et persécuté ! Martysera le seul Monsieur admis par la postérité.

Ces morceaux de carton qui furent une visière, M. Guilbert de Pixérécourt s’in-clina devant eux après la première représentation du Solitaire, et leur dit « Sol-dats, je suis content de vous. » Ces débris augustes, Chicard les porte sans orgueil,comme il porterait le chapeau a plumes qu’avait Louis XIV le jour où, sur les bordsdu Rhin , il se plaignait tant de sa grandeur qui l’attachait au rivage. Du reste, cecasque est nécessaire au costume du Dieu , il est le digne pendant de son habitgorge de pigeon. Cet habit n’est point celui avec lequel Chicard a fait sa premièrecommunion, comme on pourrait le croire à voir ses revers devenus trop courtscomme ses manches; c’est le frac avec lequel Jupiter, jeune encore, jouait le Ci-de-vant jeune Homme chez Doyen. Comme tous les grands hommes, Chicard a com-mencé par jouer la comédie bourgeoise. 11 y avait chez lui l’étoffe d’un grand ac-teur. Si l’on n’eût pas contrarié sa vocation, peut-être fût-il devenu un Radie! 1

Saluons, nous aussi, le Dieu qui passe; c’est peut-être pour la dernière fois que nousl’apercevons dans toute sa gloire. Chicard est arrivé'a ce haut sommet où les plus fortesnatures ne peuvent se défendre du vertige. 11 se croit assez puissant pour méconnaîtreson origine populaire ; il tourne depuis quelque temps d’une façon déplorable a l’a-ristocratie; il fait l’homme célèbre, l’artiste, le lion. On le voit en gants jaunes àtoutes les premières représentations, et l’on nous a assuré qu’il s’était moniré ensimple habit noir au bal de la Renaissance. Ceci ressemble furieusement à Napo-léon répudiant Joséphine . Chicard sans son costume n’est pas de taille a résister auxambitions qui fermentent autour de lui ; ses maréchaux conspirent, ils sont las de lagloire de leur chef ; si l’empereur du carnaval n’y prend garde, l’année prochaineil sera détrôné; la restauration des Turcs de la branche aînée est imminente. Tal-leyrand-Balochard aspire a la régence; en ce moment encore Chicard règne dansses Tuileries ; dans un an il aura peut-être la chaumière pour Sainte-Hélène ! Chi-card s’en va !

Mais n’attristons pas la fête des pasteurs, comme dit Duprez dans GuillaitmeTell. Le cortège continue sa marche; on dirait une de ces processions fantastiquesinventées par le roi Réné, le premier chorégraphe de son siècle ; ce sont bien l'a lesgroupes chimériques, les cos lûmes fallacieux, les silhouettes bizarres dessinés par-ce pitoyable souver ain, qui eût fait de nos jours un si grand directeur de l’Opéra.Floumann vocifère quelques-uns des refrains qu’il vient d’inrproviser, et que nousserons vraisemblablement obligés de subir plus lard, chantés par Levassor dans h senlr’actesde quelque représentation a bénéfice; Balochard appelle la pantomime laplus incongrue au secours de ses lazzi ; Silène bat joyeusement la mesure sur sonventre; autour du pavois le Çovage et Pétrin remplissent l’emploi de corybantes. Unepartie de l’immortalité de Chicard semble être descendue Sur leur front; ils mar-chent eux aussi ceints d’une auréole, jusqu’à ce que le jour qui commence a paraîtrevienne les arracher à leurs rêves, et leur faire expier leur déité d’un moment. Ainsi