LA PORTIERE.
Le portier est plutôt l'homme a la portière, car pour être digne du titre dont iise pavane, il faudrait qu’il partageât les charges et les bénéfices de l’emploi ; et il neles partage pas. C’est un être a part, un monsieur singulier, comme l’appelle sa com-pagne dans ses rares accès de gaieté, une espèce de tailleur en vieux. Autant llumanninet d’élégance dans sa coupe , autant le portier se distingue par l’inexpérience, lamaladresse et la pesanteur de ses ciseaux.
C’est quelquefois encore un cordonnier obscur, qui, au sein même de la capitale,s’est créé des habitudes orientales; il ne fait rien, le sans cœur, ou si peu, qu’il vau-drait mieux cent fois qu’il restât au lit la majeure partie de la journée. Il tousse,mouche, crache et graillonne â faire tourner le boire et le manger des locataires, dontil a l’impudeur de lire le premier les journaux , puis il humera le jus d’une pipe ar-
chiculoltée , le nez perdu dans les fonds d’une vieillesouquenille rapiécée et rapiéceras-tu, se démettant enlaveur de sa moitié de la totalité des ennuis et des tracasde l’association conjugale.
Madame, que nous appellerons la maman Desjardins,est d’une nature diamétralement opposée à celle de sontriste époux; vive, preste, alerte et proprette, elle faittout par elle-même, porte les culottes, se moque duqu’m dira-t-on, et, depuis son mari jusqu’au locatairele plus huppé, mène a la baguette toute la maisonnée.
A seize ans elle vint du fond de la Bourgogne à Paris retrouver une sœur aînée de son papa, depuis longuesannées en service auprès d’un vieux garçon vicieux.Son arrivée ne causa pas à la tante un sensible plaisir,elle n’était pas fine, tant s’en fallait qu’au contraire,mais comme tant.d’autres elle avait cet instinct naturel,ce gros bon sens, qui longtemps nous font pressentir àl’avance que tel ou tel individu nous sera plus ou moins nuisible ou désagréable.Elle ne tarda pas toutefois à voir ses prédictions se réaliser. Le lendemain à sondéjeuner, M. Bournichon demanda à sa gouvernante des nouvelles de l’enfant, com-ment elle avait passé la nuit, si le séjour de la capitale semblait devoir lui convenir;il lui adressa cent autres questions encore qui toutes prouvaient jusqu’à l’évidenceque déjà la petite ne lui était pas indifférente.
Sa barbe avait été faite en se levant, ses oreilles étaient brûlantes, sa langue épaisse,son regard hébété. 11 était sûr et certain que Bournichon n’était plus dans son assietteordinaire et qu’un notable dérangement d’idées venait de s’opérer dans son imagi-native. 11 tourna quelque temps encore autour de la question, puis enfin l’aborda entémoignant le désir de voir immédiatement la jeune personne.
La position de la pauvre femme en celte occurrence était des plus critiques:devait-elle la faire venir, on ne le devait-elle pas? elle le fit. M. Bournichon se contint, etse renferma dans les limites de la bienséance ; seulement ses regards se portèrent plu-sieurs fois avec trop île complaisance peut-être sur la petite : au demeurant, il fut
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