LE CANARD.
La publicité qu’on donne au crime enfante de nouveaux crimes.
Si j’étais ministre, je supprimerais la Gazette des Tribunaux.
Descendez dans les rues de Paris , le jour d’une exécution a mort, vous rencon-trerez des centaines d’ouvriers, fort honnêtes gens d’ailleurs, bons pères, excellentsmaris, vous les verrez mettre la veste du dimanche, prendre leur femme sous lebras, et se diriger en toute hâte vers te lieu convenu. On dirait a leur air empresséqu’ils courent a une fête.
Le maître de l’atelier avait du travail, ses ouvriers l’abandonnent. 11 aurait beaudoubler, tripler le salaire, les ouvriers ne rentreraient pas a la boutique.
Cette jeune ouvrière, ma jolie voisine, toute fraîche, toute rose, belle hile auxyeux doux, a vu partir ses amies ; sa maîtresse n’a pas voulu lui permettre de s’ab-senter. Comment donc faire ! Louise prend un air candide :
« Madame, dit-elle à la marchande, manière est souffrante, voulez-vous me per-mettre d’aller passer un quart d’heure auprès d’elle. »
Et Louise court droit a la place Saint-Jacques.
Je ne parle pas du gamin. Le gamin est parti de bon matin; le gamin ne manquepas une exécution.
On dansait hier chez madame de P***, et pour attendre l’heure, le bal s’est prolongéjusqu’au petit jour.
M.-L*** a fait retenir une loge, —je veux dire un balcon, — cela coûte cent écus.C’est de la galanterie.
M.D*** avait promis a sa femme de l’accompagner; mais une affaire imprévue letient cloué dans son cabinet. Madame I)*** se désole.
Une de ses amies vient la trouver.
« Eh bien ! ma toute belle, vous ne venez donc pas?
— Hélas! non... Jules est occupé.
— Si vous étiez habillée, je vous offrirais une place a côté de moi ; mais votretoilette nous prendra au moins une heure, et l’exécution va se faire... Je suis véri-tablement peinée.
— Restez, ma chère amie, je suis a vous en deux secondes. »
Madame D*** s’habille a la hâte, mais n’oublie pas une épingle. Un jour d’exécu-tion, comme un tout autre jour, il faut plaire, il faut être belle, il faut écraser unerivale. Elle met une robe de soie noire, — la circonstance l’exige, et puis le noir nesied pas mal aux blondes, — un chapeau de velours, de jolis brodequins vernis, unmagnifique cachemire... La voila prête, ün part, le cocher est prévenu et piquedroit a la place Saint-Jacques. En route, il estropie un savoyard. La mère de ma-dame D***, qui habite une maison sur la place, savait bien que sa fille profiterait del’occasion pour venir la voir. Mais les fenêtres sont déjà garnies, et c’est a graud’-peine que les deux élégantes peuvent se caser derrière les énormes chapeaux-ca-briolet de deux provinciales.
Déjà cependant le coup d’œil est superbe.
La place Saint-Jacques est inondée de monde. Cent mille têtes onduleuses se ba-lancenl comme un champ d’épis caressés par une brise d’août. Les gardes municipaux