vrai que les peaux les plus Unes, les plus douces, les plus satinées, que les dents les plu*pures et les plus blanches sont celles des femmes de théâtre, par la raison très-sin)|'l equ’elles en prennent depuis l’enfance un soin extrême, qu’elles ont des raffinements detoilette excessifs et qu’elles savent très-bien qu’une ride ou une tache c’est 500 francsou 1,000 francs de moins par mois sur leur budget. L’illusion du théâtre estune illusion du bourgeois, la scène fait paraître laides beaucoup de femmes qui sontjolies, mais jamais elle n’a fait trouver jolie une femme qui était laide. D’ailleurs cettegymnastique perpétuelle, ces émotions variées, et, s’il faut le dire, cette folle vie, sontfavorables aux développements des formes et â la santé. Plus d’une jeune fille vertueuse,timide bouton éclos à l’ombre du rosier maternel, envierait la fraîcheur et le veloutédesjoues du Rat le plus immoral.
Nous devons dire qu’une tendance nouvelle se manifeste dans les mœurs des cou-lisses, naguère le Rat allait et venait toujours seul, rentrait ou ne rentrait passansquemadame sa mère y prit garde le moins du monde, maintenant la mère et la fille ontcompris que la sagesse rapportait plus que le vice, et que l’innocence d’une jeune viergede seize ans valait mieux que le libertinage d’un enfant de treize ans ; — tous le smarchés d’esclaves ne sont pas en Turquie; ici, à Paris même, sous le règne de ,;lcharte, il se vend plus de femmes qu’a Constantinople . Plus la sagesse de l’enfant estnotoire, plus les enchères montent haut; il y en a qui vont jusqu’à 60,000 francs-Avec celte somme on aurait en toute propriété une demi-douzaine, et même plus»Géorgiennes, de Circassiennes, de femmes jaunes de Golconde et de négresses deDainanliour.
L’appât de quatre ou cinq louis déterminait autrefois ces vertueuses mères à prêterleurs filles pour des soupers, des parties de plaisir, des bals masqués et des orgiesde carnaval ; maintenant elles inspirent à leurs enfants des idées d’ordre et d’écono-mie qui feraient honneur aux mères de famille du Marais ou de la rue Saint-Denis-Ces phrases : Il faut songer à se faire un sort ! tu n’oublieras pas ta mère quandtu seras heureuse! reviennent à tout instant dans leur conversation. Les Rats met-tent à la caisse d’épargnes, ce qui annonce évidemment la fin du monde qui doitarriver en 1840, à ce qu’on dit. A la vie échevelée et folle a succédé la vie deménage, la vie de pot au feu, le bouilli sans persil. Enfantin chercherait vaine-ment la femme libre a l’Opéra; tout ce peuple est arrangé par couple comme lesanimaux de l’arche et vit maritalement ; ces unions morganatiques sont fort à la modeet nous devons dire que sauf quelques exceptions, la fidélité y est aussi exactementgardée qu’ailleurs. Les marcheuses, dont le nom si tristement significatif, indiq l,equ elles seraient mieux sur l’asphalte où on les a prises que sur les planches de I O'péra, gardent seules l’ancienne licence, mais ce qui n’était que de la débauche élé-gante et folle devient chez elles du stupide libertinage; au moins le Rat est arlisie, ü aune autre ambition que celle de l’argent ; l’orgueil, cette belle passion dont les âmesbasses disent tant de mal, a de la prise sur lui. Offrez-lui cent louis ou un pas à danset,un beau pas de premier sujet, il n’hésitera pas, il aime la gloire autant que les cache-mires et les soupers.
Théophile Gautié®*