Band 
Tome troisieme.
Seite
263
JPEG-Download
 

205

LE GARDE DU COMMERCE.

implorer qu’on veuille bien quitter un vilain masque qui ne sert qu’à cacher des (railsadorés. « Il faut donc vous obéir, » répond une voix qui va droit à l’âme de l’a-moureux. Au-même instan t le masque tombe, la ceinture de la camargose dénoueet Laisse voir une autre ceinture bleue sur laquelle sont brodées deux baguettes ensautoir; trois hommes auxquels on n’avait pas encore pris garde s’avancent et entou-rent l’amoureux qui ne. s’aperçoit de la réalité de ce qui lui arrive, qu’en enten-dant le fatal : « Je vous arrête, » proféré par la bouche de sa conquête, le garde ducommerce.

S’agit-il d’une de nos célébrités artistiques ou littéraires, toujours à la recherche dufabuleux Pactole, ayant des fantaisies de grand seigneur, dévorant en un jour une for-lune d’un mois de travaux, et ne conservant de ces moments d’opulence que des lettres•le change non payées, le garde du commerce aura bientôt trouvé le moyen d’arriverjusqu’à lui et d’enchanter le cerbère qui garde sa porte. Affublé de l’habit noir d'unéditeur à la mode, il se présentera en compagnie de quelques sacs d’écus sous le pré-texte d’acheter l’œuvre à laquelle notre écrivain met la dernière main, et que le publicattend avec une si grande impatience. Il n’y a pas de porte fermée pour un hommelui se présente en aussi bonne compagnie, et quelques moments-après l’auteurroule vers la rue de Clicliy et entre en possession du tranquille asile qui lui per-mettra d’achever paisiblement son œuvre commencée.

Aujourd’hui gros capitaliste enrichi dans la banque, demain pauvre vieillard im-plorant l’aumône à votre porte ; tour à tour oncle d’Amérique visitant un neveu qu’iln a vu depuis longues années, garçon de caisse, messager amoureux, homme de robe°u homme d’épée, le garde du commerce apparaît sous tous les habits, s’affublede tous les costumes ; jeune ou vieux selon l’occasion, Normand, Picard, Gascon, ila l’âge de tous ses rôles, il possède tous les idiomes, parle toutes les langues. C’estbien le plus rusé, le plus adroit, le plus complet comédien qui se puisse rencontrer.

lue des arrestations les plus curieuses, et qui révèle toutes leurs ressources et lapuissance de leurs expédients, est celle d’un cocher de cabriolet contre lequel existaitdepuis longtemps un jugement de prise de corps, et qui était parvenu à se soustraireJusque-là à toutes les recherches. De guerre lasse, le garde du commerce avait mo-mentanément suspendu ses poursuites, lorsqu’un jour, au retour d’une de ses expé-ditions, notre officier public l’avise, passant triomphalement sur son siège, à quelquesPas de lui. Le faire descendre de sa voiture et l’arrêter en pleine rue, c’eût étéameuter la foule qui n’est guère portée à prendre fait et cause pour les gardes ducommerce ; aussi prend-il un antre parti : il s’élance avec l’un de ses praticiens dans lepremier cabriolet qu’il rencontre,pendant que son autre acolyte court au cocher qu’ils agissait d’arrêter, lui jette 10 francs, et lui désignant la voiture qui s éloignait avecvitesse : « Pour vous, s’écria-t-il, si vous parvenez à la rattraper. » Le cocher se hâtede faire placeà ce riche inconnu ; de la voix, du geste il gourmande son cheval quiPart de son plus grand galop; on traverse le boulevard , on longe la rue du Mont-blanc, enfin, vis-à-vis le n° 48 de la rue de Clicliy, l'inconnu saule sur les rênes, et,'es tirant à lui, relient court l’élan du cheval. Quelques secondes après, le cocher étaitenterré à la prison pour dettes.