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L’HOMME DU PEUPLE.
lout. A ceux-ci l’huître d’Oslende, arrosée par le citron de Malte ; le potage a la tor-hie, le perdreau rôti, les barbues et les entremets au sucre; à ceux-là rien, pis quenen, la vue de mille objets écrémés sur les meilleures productions du monde ter-restre et du monde maritime : une glace épaisse de quelques lignes seulement lesséparé de cet Edcn délicieux ; et derrière eux la faim, insidieuse provocatrice. Audelà de cette fragile glace s’entassent des poissons fabuleux dont ils rêveront toute une•mit ; des viandes préparées par des cuisiniers-fées, des fruits venus de cinq centslieues. Qu’ont-ils donc fait pour ne pas participer à la consommation de ces biens ?*|uel tort commis les éloigne de ce banquet auquel ils ont droit? Ce ne sont pas ici desouvriers plus faciles a contenter, occupés ailleurs en ce moment; ce sont dos hommesplacés à la limite des deux classes, n’ayant ni le courage ni l’activité de la classe pau-vre, brûlant des passions de la classe riche. Ils ont l’intelligence, fatale intelligence !ils ont l’orgueil, ils ont l’amour; orgueil des grandes choses, amour de toutes lesfélicités sociales ! et ils n’avancent pas ; ils sont condamnés à toujours désirer, à nejamais se satisfaire ! Ils n’ont pas eu de jeunesse, leurs cheveux ont blanchi avantl’âge; ils ont vécu avec rage, ils meurent avec désespoir ou avec résignation: larésignation, cet étui du désespoir qui en dessine si cruellement les formes. Cesgens-là expirent et ne volent pas.
Autre cercle de l’enfer : il est minuit, tout le monde est satisfait, excepté trente milleindividus qui, n’ayant pas mangé, ne savent où aller reposer leur tête. On leur aban-donne la rue, que les chiens eux-mêmes ont abandonnée, car les chiens ont des pro-tecteurs et des asyles. Cette population errante a réduit les statisticiens à considérercomme un mystère son existence pendant la nuit. On prétend qu’ils dorment dansles décombres, dans les maisons qu’on bâtit, sous les ponts, le long des quais.Quelques-uns ont appris à dormir debout comme les chevaux. Paris est à ces gons-là deminuit à cinq heures du matin; ils nous regardent être heureux et ne nous égorgentpas.
Eh bien ! ces gens-là, nommez-les comme vous voudrez, gens du peuple ou prolé-taires, respirent le même air que nous, ont des besoins, des désirs ; ils ont des droitscomme nous, achetés par leur naissance, conquis par le service militaire, mérités parl’acquittement de l’impôt. Ils souffrent: nous les plaignons, c’est vrai, et rien nechange à leur situation, c’est plus vrai encore. Les maudire est un péché, les oublier)un crime ; les accuser de vol ou de rébellion est un mensonge. Ce sont les martyrsde la civilisation : qui n’a pas le cœur ou le moyen de les soulager doit avoir dumoins la justice de les admirer en silence.
Ainsi l’homme du peuple d’autrefois n’existe plus, car il aspirait à l’égalité dedroits, et il l’a obtenue ; il n’existe que des hommes qui possèdent et des hommes quine possèdent pas. Un langage nouveau a nommé ces derniers prolétaires ; — soit !
Comment s’établira l’équilibre? je l’ignore.
Ce que je sais, c’est que l’expérience a démontré que la liberté seule, même abso-lue, même exclusive, n’était pas le bonheur.
A cette heure, l’homme du peuple ou le prolétaire a la liberté en plus et le bonheuren moins.
Il est une dernière question que je frémis de poser.
XiÉON GOZLAN