LE CHEF D’OKCIIESTKE.
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dération; vous voulez me faire abdiquer cet esprit de haute et indépendante analysequi a fait jusqu’à ce moment la valeur de mes portraits; en un mot, monsieur, vousvoulez m’induire à de blessantes personnalités. J’éviterai le piège, monsieur, et,vous aurez beau faire, vous ne me ferez pas parler des excentricités et des facétiestypographiques de M. de Trois-Etoiles, des querelles intestines, des spéculations flnan-cières et de la popularité si vite oubliée des deux ou trois porte-sceptre de la contre-danse française.—J’arrive donc, sans désemparer, à la dernière partie de cette thèse.Le chef d’orchestre d’opéra est la plus haute personnification du type. C’est un artistemûri par l’étude et l’expérience, et que le suffrage du public, bien plus que des intérêtsde coterie, a porté au poste éminent qu’il occupe. Là, il traite de puissance à puis-sance avec les directeurs, la commission royale de surveillance, et le compositeur oule librettiste privilégié. C’est que la conscience de sa valeur lui donne la force qui ré-sulte ailleurs du principe légal de l’inamovibilité. Il a du reste tellement prescrit sonsiège, il s’est si intimement mêlé au mouvement musical de son temps, il est entresi avant dans les habitudes du public, que son élimination serait un coup d’état d'unevirilité fabuleuse. Il le sait, et c’est à cette conviction qu’il faut attribuer ces actesfréquents d’impitoyable sévérité auxquels l’entraîne l’abus souvent involontaire d’unpouvoir sans pondération. Pourquoi donc n’essaierait-il pas de concilier la disciplineet la bonne composition de son orchestre avec cette facilité, cette égalité d’humeurqui lui donnerait des droits à l’affection de ses symphonistes ? Pourquoi cette préten-tion exclusiveàleurestime?L’impopularité est unsi triste moyen de gouvernement!Mais, disons-le hautement, s’il est inflexible et même cruel pour la médiocrité, ilest plein d’enthousiasme pour les nobles et beaux talents. Il les écoute avec bonheur,avec passion; il applaudit avec transport, il trépigne, il frappe de l’archet sur le dosde son violon, il excite le public, gourmande sa mollesse et son inintelligence, etapostropherait volontiers l’audileur silencieux. Sa maturité, sa froide raison, et lesgaranties morales que présente sa position de famille le mettant à l’abri de certainesséductions dangereuses, il peut se défendre avec succès contre ces tentations de partia-lité qui, chez l’homme placé à la tête de cette masse orchestrale que vous savez, se-raient si fatales aux chanteurs. Cependant, à tort ou à raison, on l’accuse d’antipathieset de prédilections qui se manifestent souvent au préjudice ou trop exclusivement auprolit de quelques artistes. Mais vous le lui pardonnerez, en songeant à toutes lespures jouissances qu’il nous fait goûter, à cette carrière laborieuse et pénible dans la-quelle sa sérénité est si cruellement éprouvée; vous lui pardonnerez surtout, quand,entrant par hasard dans ce sanctuaire de la famille, où il peut enfin dépouillerl’homme officiel, le maître, le professeur, vous retrouvez en lui l’homme de douceintimité, plein de bonhomie et de familiarité, s’entourant de ses enfants comme desa plus belle auréole, et répandant dans une conversation sans apprêt, plus d’idéesjustes, plus d’aperçus ingénieux, plus de vérités sur son art, qu’il ne s’en trouveradans les ouvrages spéciaux et même dans les plus gros feuilletons.
Alfred Iegoyt.