512
LE PHARMACIEN.
Esculape et Hippocrate en grisaille montraient leurs têtes chauves au-dessus de laporte de l’arrière-boutique. On apercevait a travers les carreaux des piles de ta-blettes de gélatine et de chocolat ferrugineux, des guirlandes de pois a cautère,des festons de colliers dentifrices, un boa coustrictor dans l’esprit de vin, et unfœtus bicéphale. L’air était imprégné d’odeurs sut generis, des parfums combinésde l’éther, dp Passa fœtida, de l’ammoniaque liquide, du camphre, et de diversesplantes aromatiques. De nombreuses affiches indiquaient qu’on trouvait a la phar-macie, des dépôts de pâte de Régnault, de sirop de colimaçon, de mixture bré-silienne , et d’autres créations éminemment utiles a leurs inventeurs. Le soir,des bocaux d’eaux colorées avec le sulfate de cuivre, l’acide sulfurique et la teinturede coquelicot, dardaient sur le pavé leurs reflets rouges et bleus, et menaçaient lespassants d’une amaurose immédiate. Il y avait tant de bon goût dans l’arrangementde ces richesses thérapeutiques, tant de magnificence dans ces ornements profession-nels, que l’avidité des consommateurs était stimulée, et qu’on se sentait presquetenté d’être malade pour avoir le droit d’entrer dans ce sanctuaire pharmaceu-tique.
La contemplation des bocaux de cette splendide officine nous a souvent procuré lemême plaisir que la lecture des logogriphes du Cor nuire et des charades du Charivari-Nous nous demandions avec anxiété ce que signifiaient les inscriptions latines tracéesen abrégé sur la porcelaine. Nous sommes fiers à juste titre d’en avoir déchiffréquelques-unes. Ne faut-il pas Une certaine capacité pour deviner les énigmes sui-vantes :
At, co : croc : alcool croci ( teinture de safran ) ;
Pom : car : plu : pommas carbonalïs plumbi ( pommade de carbonate de plomb) ;
Of.EtîM conc : sem : c: oleum concretum seminum cacao (huile concrète degraine de cacao);
Ung : aoscab : eq : ungucntum ad scabiem cguorum (onguent contre la galledes chevaux),
On est obligé non-seulement de se rendre compte de l’abréviation, mais encorede traduire en français un latin des plus macaroniques :
Agua stillatilïa, eau distillée;
Sulfas aluminico-potassicus, alun;
Aceias cuporicus, acétate de cuivre ;
Sapo cnni oleo fherebinlinæ, savon de térébenthine;
Snlfurelum soclicum cum aquù, sulfure de sodium cristallisé.
Devines si lu peux, et choisis si lu l’oses.
Ces barbarismes ont plus d’un inconvénient. Malgré l’ordre qui règne dans une