LE PHARMACIEN.
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Le paysan se retirait, faisait avaler l’onguent a sa mère, pansait le doigt de safille avec la thériaque, et toutes deux guérissaient parfaitement. Ce que c’est que laProvidence !
EtBonnisson débitait de l’eau de Goulard pour les maux d’yeux, de la mousse deCorse pour les vers, du sulfate de cuivre pour le chaulage des grains, avec une disser-tation ad hoc sur les bienfaits de la chimie agricole, et du sirop de sucre pour toutesles indispositions en général.
Le consultait-on pour une maladie a laquelle plusieurs remèdes étaient applica-cables : « Si vous m’écoutez, disait-il, vous prendrez celui-ci, et vous en trouverezbien. #
Souvent ce n’était pas le plus efficace, mais c’était toujours le plus coûteux.
Pourtant, rendons-lui justice, il abusa rarement de la bonne foi de ses pratiques;rarement, dans l’exécution des ordonnances, il substitua de l’eau simple aux eauxde tilleul, de laitue, de pariétaire, que le docteur prescrivait : contrairement a cevieux pharmacien qui, ayant souvent vendu de l’eau pure, sous la dénominationpompeuse dé protoxide d’hydrogène, disait à ses enfants : « Mes amis, ne passezjamais devant la fontaine de l’arrière-boutique sans ôter votre chapeau. »
Les malades affluaient chez notre ami ; mais, malheureusement pour lui, ils nechoisissaient pas toujours des heures convenables. Quelquefois, au milieu de la nuit,quand il dormait a faire envie aux morts, les tintements prolongés de la sonnette leréveillaient en sursaut. « Une sangsue pour le fds de la voisine atteint de convul-sions. — Un looeli pour la nouvelle accouchée. — Monsieur le maire a une indiges-tion; deux grains d’émétique, s’il vous plaît .. combien? — 20 centimes! »
Bonnisson avait deux défauts, l’inconstance et l’ambition. La vie provinciale luisemblait monotone, et il se disait que Paris était digne de lui, et qu’il était digne deParis ; mais un obstacle s’opposait il ses vœux. Aux termes de son admission, la fron-tière du département était pour lui une barrière infranchissable. II n’hésita point,malgré ses trente-deux ans, à courir les chances d’un nouvel examen à l’École depharmacie de Paris .
Reçu une seconde fois, il vendit son fonds, quitta son pays natal, acheta une phar-macie dans un des quartiers les plus populeux de Paris , et quelle pharmacie! Quede luxe dans eette boutique, dont l’image est encore daguerréotypée dans mon cer-veau! Sur les murs extérieurs, sur les panneaux, sur les vitres de la devanture, àcôté de peintures représentant des fleurs médicinales dans des vases étrusques, bril-laient en lettres d’or des inscriptions diverses :
POU PRE DENTIFRICE.
EAUX MINERAI, ES.
GRAINS PE SANTÉ.
PAPIER ÉPISP AST1QU E.
CHOCOLAT AU I.ACTATE PE FER, ETC., ETC., ETC.