Band 
Tome troisieme.
Seite
322
JPEG-Download
 

5 ±2 I. Il Mil T II É K 1)1 LU \M.M BOL B G

loul pimpant (le mon village pour achever à Paris mes éludes nialliéinaliques. lelogeais au Collège de France — le malheur a de la mémoire ! — et mon savant pro-fesseur, qui voulait faire de moi un Monge, un Laplace, un Legendre, me disaitsouvent: « Allez au Luxembourg , couchez-vous sur le gazon, au pied d’un beaulilleul, et ne revenez (pie lorsque vous serez bien sur de la leçon. » Hélas ! je reve-nais toujours sans avoir rien appris, du moins de ce que mon livre aurait dû m’en-seigner, mais plus avancé en d’autres études. Je me livrais a de profondes méditationssur les passions des hommes, principalement sur celles des femmes, et je négligeaisla solidité du cône ou de la pyramide triangulaire pour l’observation plus gravedes mouvements terrestres qui avaient lieu sous mes regards.

On a dit, mais bien à tort, que les cieux étaient incorruptibles, parce qu’on crovai 1alors à leur immuabilité dans l’espace. On aurait dû dire, du jour meme de sa créa-tion , le Luxembourg est éternel, et les savants eussent été terriblement embarrasséspour prouver le contraire.

Ici, bien mieux que la-haut, les choses se passaient avec un ordre, une régularitéil effrayer les Bréguet de l’époque; jamais pendule n’eut un mouvement plus précis:c’étaient les habitués du lieu qui réglaient la pousse des feuilles, et les roses nes’épanouissaient que parce qu’elles savaient qu’on attendait leur arrivée : la pensionglissait, sileneieusementcauseuse, de tel quart d’heure a tel quart d’heure ; et commeje n’étais pas assez riche alors pour posséder une montre, je m’étais appliqué asuivre certaines marches, certains repos, certaines évolutions qui me disaient amerveille chaque instant de la journée, alors que le vent du sud charriait vers la ruede Tournon la voix de l’horloge du sénat.

Une dame surtout était le principal point de mire de mes investigations. Grâcea la promeneuse méthodique , je n’ai jamais manqué les heures de mes récréationsel de mon dîner.

Elle arrivait l’été a sept heures cinq minutes, elle marchait lentement, très-lente-ment a la hauteur du premier carré le plus voisin du palais; elle approchait son om-brelle de la touffe de lilas du coin, secouait légèrement les branches, étudiait lesprogrès de la végétation , et cela fait, sa démarche devenait plus grave : on eût ditqu’elle venait de faire une importante découverte, et qu’elle la classait dans sa mé-moire. Deux minutes plus tard, elle arrivait près du bassin, posait un pied sur lebord en saillie, poussait un petit sifflement pour appeler les cygnes, leur donnaitgracieusement une moitié d’échaudé, passait sa douce main sur leur plumage soyeuxet les rendait ensuite à la liberté. Ce travail durait sept minutes et demie, après les-quelles la machine mouvante tournait a droite, comme si le vent fût venu de l’est;elle montait une a une, excepté les deux dernières, les marches du grand escalierconduisant a la belle avenue des marronniers, prenait une chaise, puis une autrepour ses pieds, levait les yeux au ciel, ouvrait un livre et lisait, sans que rien aumonde pût lui faire quitter cette position , qui me rappelait la belle statue antique dusilence et du recueillement.

J’ai vu cette dame saluer d’un signe de tète, et par leur nom , les personnes quipassaient auprès d’elle, sans qu elle les eût regardées.