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Il y a une classe de femmes qui tient a honneur de venir se promener aux Tui-leries , c’est la classe boutiquière : nous sommes été entendre hier la musiffue surun banc. Cette phrase frappe souvent votre oreille quand vous passez devant un ma-gasin d’épicerie ou de mercerie; mais toutes ces jolies bourgeoises qui finiraientpar chasser de sa promenade favorite madame de Morangy, si elles osaient venirs’asseoir auprèsd’elle, ne sont pas le type de la caste que nous peignons ; elles appar-tiennent, elles et leurs robes mal taillées, leurs chapeaux de mauvais goût et leurscharmants visages, il d’autres classes et à d’autres catégories; laissons-les en paix,et ne faisons point passer leur petit babil boiteux au laminoir de la critique.
Je vous ai dit, ce me semble, combien le jardin du Luxembourg se montrait lierle dimanche de ses habits de fête. Eh bien, les Tuileries , par un contraste frappant,suivent une marche opposée et s’appauvrissent, les jours chômés par la foule, de leursbelles et scintillantes parures de femmes. Ilélas! l’aristocratie du coffre n’est-elle pasla plus vaniteuse?
L’opposition est peut-être plus tranchée encore ici que là-bas. Aujourd’hui, c'esiun public de partout, des familles vagabondes de tous les quartiers, de toutes leszones élevées de la grande cité, des idiomes de tous les climats, des figures de toutesles couleurs, des costumes de toutes les professions: c’est une foire , un bazar, c’estune cohue qui roule, serpente, se tord , vous pousse, vous reprend, vous rejette sansdire gare, comme si les bras qui s’agitent s’étaient exercés a lutter contre toute colonnede bronze, contre toute masse granitique. Et au milieu de toulcela, des paroles étran-ges, dos jurons ressemblant à des anathèmes , des caresses ressemblant a des colères ;et tout cela, de la joie, de l’ivresse, de l’enthousiasme. Les Tuileries sont en goguettele dimanche, et vous comprenez dès lors pourquoi l’opulence s’en éloigne avecdégoût.
L’orgie du riche ne se développe que dans les salons et les boudoirs ; l’orgie duriche veut les flambeaux et les tapis , mais non les gazons et le soleil.
Or, savez-vous le point capital qui résume dans une même antithèse toutes lesdissemblances que nous venons de signaler entre les promeneuses du Luxembourg et celles des Tuileries ; le motif secret des éternelles antipathies qui régnent entreles deux camps et qui les séparent bien mieux que la distance et le courant du fleuve,eh bien , pour terminer par un seul trait le croquis de ces deux types, je vais vousle dire.
Grâce a son collet monté , a ses traits immobiles, à son front sec et sérieux, à sadémarché mécanique, à ses discours pédantesques et à ses allures mesurées, l’ha-bituée du Luxembourg à trente ans passe pour en avoir cinquante ; tandis que celledes Tuileries , grâce a son intrépidité, à sa coquetterie persévérante, aux riens, auxfadeurs, aux naïvetés qu’elle débite avec un tact inouï, à la cour qui la suit, a la toi-lette qui la signale, au prestige qui l’entoure, porte vingt ans sur une figure de qua-rante, et, après cela, faites qu’une vieille jeune fille du Luxembourg et une jeunedouairière des Tuileries s’embrassent sans se mordre, et pour l’invention, je vousfais breveter de toutes les.cours du monde.
Jacques Asago.