L’ARMÉE.
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« Mou lieutenant, c’est pas avec \ sou par jour qu’on peut acheter des parfums. »
Les jeunes officiers ont la turbulence, l’entrain, l’enthousiasme de leur âge. Il y ades instants où ils rêvent la guerre, l’avancement, les blessures, les victoires écla-tantes ; et d’autres où, entraînés au courant des plaisirs, ils ne songent qu’à papil-lonner. Quoiqu’on ait diminué la valeur des épaulettes, supprimé les plumets etguirlandes, remplacé par des galons de drap les galons d’or et les riches chamar-rures, simplifié tous les uniformes, la coquetterie des jeunes lieutenants sait tirerencore de leur costume un parti avantageux. L’idée de jeune officier réveille celled’élégance, de grâce, de séduction. Pourquoi cet Othello bourgeois s’est-il acculédans un coin du bal, sombre comme la statue du commandeur? c’est que sa femmevient d’être invitée pour la troisième fois par un jeune officier. Pourquoi cette mèreprudente emmène-t-elle sa fille avant minuit? c’est qu’elle a remarqué les dange-reuses assiduités d’un jeune officier. Les femmes ont eu de tout temps une vive pré-dilection pour les militaires gradés. Il semble que, songeant qu’une balle malen-contreuse peut, d’un jour à l’autre, rayer des cadres ces brillants cavaliers , ellesveulent rendre heureuse une existence souvent passagère. Ce n’est pas sans raisonque les parties intéressées se défient des uniformes.
Nos officiers donnent souvent de louables exemples d’humanité. Fait-on des quêlespour les pauvres, organise-t-on des bals de charité, ils sont les premiers à s’inscrire,eux, les plus mal rétribués de tous les fonctionnaires. Un lieutenant au 9 e de dra-gons vient de recevoir de l’Académie une de ces récompenses qui effarouchent lavertu modeste sous prétexte de la récompenser, et tendent à l’anéantir en lui don-nant l’air d’une spéculation. Il a immédiatement disposé de son prix de 2,000 fr.en faveur de familles indigentes. Au mois de mai IS4Î, un conscrit du 6 e de ligneen garnison à Metz était en proie à la nostalgie; sa mère accourt auprès de lui, leconsole, le guérit par sa seule présence. Mais, sur le point de retourner au pays,elle avait épuisé toutes ses ressources. Les officiers se sont empressés d’ouvrir en safaveur une souscription.
Le service personnel des officiers est fait par des soldats qu’on nomme brosseurs.Ce sont des paysans tranquilles et pacifiques, et, dans les compagnies d’élite, desParisiens ou des Rouennais, espèce de Mascarilles en uniforme. Le brosseur reçoit6 francs d’un capitaine, 5 francs d’un lieutenant ou sous-lieutenant, et paye un rem-plaçant qui fait son service, dont il n’est exempt qu’en campagne. Ses camaradesl’accusent de caponner, et quand il se met en route pour aller remplir ses devoirsde domestique, ils disent en le voyant passer : « V’fa un clampin qui va au rapportsans armes. »
Le brosseur conçoit parfois pour son officier un attachement inaltérable, lui estdévoué comme un chien, et pleure en s’en séparant. Quand il a obtenu son congédéfinitif, il n’a guère de souvenirs militaires; mais, pour peu qu’il soit enclin aucalembour, il répète souvent : « Dieu de Dieu ! en ai-je essuyé des revers ! »