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L’ARMlili.
Les uniformes de lu cavalerie surpassent en magnificence ceux de tous les autrescorps. Riches pelisses, amples dolmans, légers czapskas, élégants shakos, casquesaux crinières ondoyantes, lui ont été prodigués. Le bleu céleste, le gris argentin,le cramoisi, le garance, l’aurore, le jonquille, l’écarlate, le noir, le blanc, le vert,s’unissent sur les vêtements des lanciers et des hussards. La beauté du costume, lanoble tournure du cavalier en selle, l’avantage de dominer la foule du haut d’unbucéphale normand ou mecklembourgeois, sont autant d’appâts qui attirent dansla cavalerie plus d’enrôlés volontaires que dans les troupes a pied. Vous n’avez ja-mais été fort en version grecque, jeune homme ; l’Université vous a donné peude science et beaucoup de pensums ; vos professeurs vous ont prédit que vousmourriez sur l’échafaud; échappé du collège, vous montrez un goût prononcé pourl’estaminet, la poule, la bouillotte et les grisettes. Que fait votre famille, désoléeau point de regretter les lettres de cachet? elle vous insinue que vous n’êtes bon qu’aumétier des armes, et, pressé sur le choix d’un état, incapable de rester assis devantun bureau, vous optez pour la cavalerie. Un faux éclat vous a séduit; mais aprèsjs jours d’épreuve, quel cruel désappointement I Vous espériez de noblesoccupations, et vous êtes soumis â une tâche de palefrenier ! vous comptiez vousparer d’un superbe uniforme, et la plupart du temps, vêtu d’un grossier pantalond’écurie, les pieds nus dans de rudes sabots, vous piétinez sur le fumier ! Aussi,quand vous saisissez la plume pour écrire à votre famille, votre lettre est-elle letriste exposé de vos tribulations.
« Mes chers parents,
« La présente a pour but de vous annoncer que je me porterais à merveille, sije n’étais courbaturé des pieds à la tête. Cette circonstance ne vous paraîtra nulle-ment surprenante quand vous aurez idée de l’existence que je mène. Vous meplaindrez, je n’en doute point, malgré vos griefs contre moi, et vous conviendrezqu’il vaut mieux être clerc de notaire, saute-ruisseau, ou même garçon herboriste,que de servir dans la cavalerie.
« La trompette nous réveille à six heures du matin. Si nous n’avions pas l’agré-ment d’être au mois de novembre, ce maudit instrument retentirait dès quatreheures et demie ; mais ses accords, pour être plus tardifs, n’en sont pas moins exi-geants. Les sonneries sont les grandes régulatrices de notre journée ; les soldatsqui ont de l’oreille savent reconnaître la signification de chacune d’elles, et les in-terprètent par des paroles correspondantes. On sonne le déjeuner des chevaux :« Donnez la botte, donnes la botte. » On sonne la manœuvre : « Ok! les pierresen bois! les pierres en bois. » Ou, pour varier : « Oli ! les maladroits ! les mala-droits. » Cette langue musicale est encore de l’hébreu pour moi, et la présence duplus chétif des trompettes me fait tressaillir comme celle d’un odieux persécuteur-