LA FEMME DE PROVINCE.
l’esprit s’y abâtardit nécessairement. Personne n’a l’idée de croiser les races. Aussi,dans beaucoup de villes de province, l’intelligence y est-elle devenue aussi rare quele sang y est laid. L’homme s’y rabougrit sous les deux espèces : la sinistre idée dela convenance des fortunes y domine toutes les conventions matrimoniales. J’y aivu de belles jeunes filles, richement dotées, mariées par leur famille à quelque sotjeune homme du voisinage, enlaidies, après trois ans de mariage, au point de n’êtrepas non point reconnaissables, mais reconnues. Les hommes de génie éclos en pro-vince, les hommes supérieurs sont dus à des hasards de l’amour. Quand la femmede province est devenue ce que vous la voyez, elle veut alors justifier son état : elleattaque de ses dents acérées comme des dents de mulot, les nobles et terribles pas-sions parisiennes; elle déchire les dentelles de la coquetterie, elle ronge les beautéscélèbres, elle entame le bonheur d’autrui, elle vante ses noix et son lard rances,elle exalte son trou de souris économe, les couleurs grises de sa vie et ses parfumsmonastiques. Toute femme de province a la fatuité de ses défauts. J’aime ce courage.Quand ou a des vices, il faut avoir l’esprit d’en faire des vertus.
L’infériorité conjugale et l’infériorité radicale de la femme de province sont aggra-vées d’une troisième et terrible infériorité qui contribue a rendre cette ligure sècheet sombre, à la rétrécir, a l’amoindrir, a la grimer fatalement. Toute femme est plusou moins portée a chercher des compensations à ses mille douleurs légales dansmille félicités illégales. Ce livre d’or de l’amour est fermé pour la femme de province,ou du moins elle le lit toute seule, elle vit dans une lanterne, elle n’a point de secretsà elle, sa maison est ouverte et les murs sont de verre. Si, dans la province, chacunconnaît le dîner de son voisin, on sait encore mieux le menu de sa vie, et qui vient,et qui ne vient pas, et qui passe sous les fenêtres, avant de passer par la fenêtre. Lapassion n’y connaît point le mystère. L’une des plus agréables flatteries que les fem-mes s’adressent à elles-mêmes est la certitude d’être pour quelque chose dans lavie d’un homme supérieur, choisi par elles en connaissance de cause, comme pourprendre leur revanche du mariage où elles ont été peu consultées. Mais, en pro-vince, s’il n’y a point de supériorité chez les maris, il en existe encore moins chezles célibataires. Aussi, quand la femme de province commet sa petite faute, s’est-elle toujours éprise d’un prétendu bel homme ou d’un dandy indigène, d’un garçonqui porte des gants, qui passe pour monter achevai ; mais, au fond de son cœur,elle sait que ses vœux poursuivent un lieu commun plus ou moins bien vêtu.
Quand une femme de province conçoit une passion excentrique, quand elle a choisiquelque supériorité qui passe, un homme égaré par hasard en province, elle en faitquelque chose de plus qu’un sentiment, elle y trouve un travail, elle est occupée !aussi étend-elle cette passion sur toute sa vie. Il n’y a rien de plus dangereux quel’attachement d’une femme de province. Elle compare, elle étudie, elle réfléchit, ellerêve, elle n’abandonne point son rêve, elle pense a celui qu’elle aime quand celuiqu’elle aime ne pense plus a elle. Vous avez passé quelques mois en province, vousavez dit par désœuvrement quelques mots d’amour 'a la femme la moins laide dudépartement; la, elle vous paraissait jolie, et vous avez été vous-même. Cette plai-santerie est devenue sérieuse h votre insu. Madame Coquelin, que vous avez nom-