LA FEMME DE PROVINCE. 5
csl toute la Ville. La femme de province est donc dans un état constant de flagranteinfériorité. Aucune créature ne veut s’avouer un pareil fait, tout en en souffrant. Cettepensée rongeuse opprime la femme de province. Il en est une autre plus corrosiveencore : elle est mariée à un homme excessivement ordinaire, vulgaire et commun.Les gens de talent, les artistes, les hommes supérieurs, tout coq à plumes éclatantess’envole à Paris . Inférieure comme femme, elle est encore inférieure par son mari.Vivez donc heureuses avec ces deux pensées écrasantes I Son mari n’est pas seule-ment ordinaire, vulgaire et commun, il est ennuyeux, et vous devez connaître cefameux exploit signifié à je ne sais quel prince, requête de M. de Lauraguais, parlequel on lui faisait commandement de ne plus revenir chez Sophie Arnoult, attenduqu’il l’ennuyait, et que les effets de l’ennui, chez une femme, allaient jusqu’à luichanger le caractère, la figure, lui faire perdre sa beauté, etc. A l’exploit était jointune consultation signée de plusieurs médecins célèbres qui justifiaient les dires dela signification. La vie de province est l’ennui organisé, l’ennui déguisé sous milleformes; enfin l’ennui est le fond de la langue.
Que faire? Ah! l’on se jette avec désespoir dans les confitures et dans les lessives,dans l’économie domestique, dans les plaisirs ruraux de la vendange, de la moisson,dans la conservation des fruits, dans la broderie des fichus, dans les soins de la ma-ternité, dans les intrigues de petite ville. Chaque femme s’adonne à ce qui, selon soncaractère, lui paraît un plaisir. On tracasse un piano inamovible qui sonne commeun chaudron au bout de la septième année et qui finit ses jours, asthmatique, à lacampagne. Ou suit les offices, on est catholique en désespoir de cause, l’on s’entre-tient des différents crûs de la parole de Dieu ; l’on compare l’abbé Guinaud à l’abbéKalond, l’abhé Friand à l’abbé Duret. On joue aux cartes le soir, après avoir dansépendant douze années avec les mêmes personnes dans les mêmes salons. Cette bellevie est entremêlée de promenades solennelles sur le mail, sur le pont, sur le rem-part, de visites d’étiquette entre voisins de campagne. La conversation est bornéeau sud de l’intelligence par les observations sur les intrigues cachées au fond de l’eaudormante de la vie de province, au nord par les mariages sur le tapis, à l’ouest parles jalousies, à l’est par les petits mots piquants.
Un profond désespoir ou une stupide résignation, ou l'un ou l’autre, il n’y a pasde choix, tel est le tuf sur lequel repose cette vie féminine et où s’arrêtent millepensées stagnantes qui, sans féconder le terrain, y nourrissent les fleurs étiolées deces âmes désertes. Ne croyez pas à l’insouciance! L’insouciance tient au désespoirou à la résignation.
Quelque grande, quelque belle, quelque forte que soit à son début unejeune fille,née dans un département quelconque, elle devient bientôt femme de province. Mal-gré ses projets arrêtés, les lieux communs, la médiocrité des idées, l’insouciance de!a toilette, l’horticulture des vulgarités l’envahissent nécessairement. L’être sublimeet passionné que cache toute femme s’attriste, et tout est dit, la belle plante dépérit.Liés leur bas âge, les jeunes filles de province ne voient que des gens de provinceautour d’elles, elles n’inventent pas mieux, elles n’ont a choisir qu’entre des mé-diocrités, car les pères de province marient leurs filles à des garçons de province, et