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Province. Tome premier.
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L’EI.IJ DD C LO Cil EU.

— Voila qui esl parlé. Cherchons le sujet.

— C’esi ça, cherchons.

— L’affaire de la Légion-d’Honneur ! c’est populaire, impérial, Bérésina, culottede peau : ça doit vous aller.

— Ça me va, tout me va ; seulement soyons sublime.

— Nous le serons; nous réclamerons les cendres de Napoléon pour les insérersous la colonne.

— Bravo ! très-bien !

— Nous flétrirons la perfide Albion.

— Encore mieux ! tâcher, surtout d’amener un mot sur les draps. Il y a trois ma-nufactures dans l’arrondissement. C’est de rigueur.

— Des draps a propos de la Légion-d’Honneur ! c’est dur de transition.

— Bah ! vous parliez de culottes de peau. Quand on dit culottes, le drap n’est pasloin.

— Vous croyez.

— Essayez toujours. Vous êtes un gaillard. Vous trouverez le joint. »

Huit jours après, l’homme de lettres apporte son chef-d’œuvre. Il lui a été impos-sible d’aborder directement la question des draps, mais il a multiplié ingénieuse-ment les images qui peuvent y faire allusion. Il a dit, par exemple, que la fabrica-tion des lois demandait un tissu généreux et solide et qu’il fallait les empreindre dela couleur du patriotisme. Il a ajouté que l'honneur était le vêtement de la nationfrançaise , et que c’était là un sentiment qu’il ne fallait point fouler.

Ces tropes délicieux ne touchent que faiblement l’élu du clocher. Il connaît sonarrondissement, il sait jusqu’à quel point on y est accessible aux artilices du beaulangage, il prend donc une plume, biffe l’exorde cicéronien de son secrétaire, et ysubstitue ceci :

« Le gouvernement français doit protection à tous les intérêts, aux manufactures« de drap, comme aux services des légionnaires. Les manufactures de drap doivent« être rangées au nombre des établissements qui ont bien mérité de la patrie, comme« nos vieux légionnaires figurent parmi les Français qui l’ont défendue sans mur-« murer et au prix de glorieuses cicatrices. On ne saurait donc trop protéger les« manufactures de drap et la Légion-d’IIouneur. »

Ceci trouvé, notre divin député croise les bras sur son œuvre et se repose ; l’hommede lettres est vaincu, et les besoins de l’arrondissement sont décidément compris.Au jour de la discussion, l’orateur monte à la tribune, boit douze verres d’eau su-crée, et file son discours avec accompagnement de gestes hyperboliques. Personne nel’écoute, il parle pour les banquettes. Mais le lendemain, la flamboyante harangueest au Moniteur, annotée et corrigée. La glace est rompue, notre homme cumuletoutes les gloires. 11 ne lui manque plus que d’être nommé membre d’une commissionet rapporteur. Si jamais il se représente une loi sur les vices rédhibitoires des ani-maux, son affaire est sûre. 11 utilisera ainsi ses études sur le farcin et ses méditationssur les maladies de la cornée.

J. Martin, des Basses^Alpes .