M5S FORÇATS. S!»
Pour le forçai, libéré qui possède des moyens d’exislence assurés, indépendants dumépris public, le retour vers le bien n’est pas impossible. II en est dans les villesquelques-uns de cette catégorie, dont la conduite est irréprochable, la réputationde probité bien établie; ce qui n’empêche pas qu’ils ne soient mis au ban de la société,et condamnés a vivre sans amis, sans famille, sans domestiques même. Malheureu-sement tous ne sont pas assez forts, assez cuirassés d’indifférence, pour résister ilcette rude épreuve. Le trait suivant le prouve; c’est la Gazelle des Tribunaux quinous le fournil.
Un nommé Delègue, en 1827, après avoir subi i ' ues années de travaux forcés,était revenu dans la commune de Chabris . Il avait su, pendant sa captivité, seconcilier les bonnes grâces d’un des employés supérieurs du port de Rochefort, quien avait fait sou chef de cuisine. Cette place avoit procuré a Delègue le moyen defaire des économies, et il était parvenu à amasser une somme suffisante pour ache-ter une petite propriété. Depuis son retour, sa conduite était irréprochable ; secondéd’un domestique, il cultivait tranquillement son petit domaine. Mais on n’ignora paslongtemps qu’il revenait du bagne, et aussitôt tout le inonde l’abandonna. Se pré-sentait-il au marché, tout le monde le regardait et il restait seul ; paraissait-il ledimanche à la messe, au même instant ses voisins reculaient, et un vide le séparaitdes autres assistants. Personne ne voulait travailler pour lui; il ne pouvait avoir dedomestiques, il était isolé, privé de toute communication avec les habitants de Cha-bris . Que fera-t-il dans une telle position? Sa conduite est régulière, personne ne seplaint de lui, il remplit tous ses devoirs de citoyen et de chrétien, et cependant onle fuit de toutes parts. Que gagne-t-il h être honnête homme, puisqu’on le traitecomme s’il ne l’était pas ? Son parti est bientôt pris, il retournera aux galères ; là dumoins on pourra apprécier sa conduite, et personne ne rougira de l’approcher.
Un matin, avant le jour, il se rend chez un de ses voisins, franchit la clôture desa cour, force la porte de son poulailler et lui vole un chapon. II revient chez lui,plume la bête, et met les plumes devant sa porte. Bientôt le propriétaire volé seréveille; il voit sa basse-cour en désordre, il crie au voleur. L’autorité accourt,constate l’effraction et commence ses recherches. Delègue est visité le premier ; lesplumes du chapon sont a sa porte, le propriétaire les reconnaît. Delègue est l’auteurdu vol; il n’en faut pas douter. Le maire l’interroge; l’accusé convient, en mon-trant le chapon plumé, qu’il l’a volé la nuit avec escalade et effraction. Traduit a lacour d’assises pour ce nouveau crime, Delègue s’en reconnaît l’auteur, il en racontetoutes les circonstances, et dans un plaidoyer écrit il expose les raisons qui l’ontporté a le commettre. Il est renvoyé au bagne.
Mais, a moins que devant lui ne s’ouvre l’antre occulte de la police, qui alors verrapar ses yeux, entendra par ses oreilles, et lui fera, selon ses mérites, une part plusnu moins large a sa table, le bagne est pour le forçat pauvre l’église hors de laquelle'1 n’y a point de salut. Si résolu qu’il ait été, quand il a vu tomber le dernier anneaude sa chaîne, de se réhabiliter par le travail et la vertu, celui-là succombera. Si bientrempée que soit la cuirasse dans laquelle il aura enfermé sa poitrine, il y aura unearme dont la pointe acérée se fera jour tôt ou tard à travers son armure, et, parpi. 12