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LES GENS DE MER.
Malte, corsaire et flibustier, ou pour le moins visiter tous les pays de la terre ?Qui ne s’est point ligure que sur la mer seulement se trouvaient la gloire et le bon-heur? L’bistoire des naufrages éveille un intérêt trop puissant pour laisser sousune impression de terreur ; on ne compte pas les victimes, mais on admire ceuxqui échappèrent au désastre, et l’on ose espérer tout bas d’être un jour acteur dansun de ces drames horribles dont l’océan est le théâtre. La Méduse et son radeau,le Kent incendié au milieu de la tempête, ont dû faire des prosélytes a la marine,et n’en ont jamais détourné personne. On prend le métier de la mer avec la per-spective de catastrophes pareilles ; elles entrent dans les idées du candidat à l’écolenavale ; aucun marin n’a renoncé à sa carrière pour les avoir rencontrées. Ce quel’on ignore, c’est cette accumulation de petites misères intestines qui remplissentlentement le vase de dégoûts, et finissent quelquefois parle faire déborder. Lejeunehomme qui débute plein de romanesques illusions n’en conserve aucune lorsqu’ila passé quelques années sous le harnais ; il en fait bon marché avec l’âge, et,parvenu aux plus hauts grades, ne s’étonne pas de se voir administrateur ou diplo-mate, lui qui s’était destiné à devenir capitaine sabord comme il n’en est guèrequ’au vaudeville. Mais il n’oublie jamais entièrement ses premières sensations, et lesnobles causes qui l’ont déterminé à choisir son état ne seront jamais celles qui lelui feront abandonner.
Pendant les deux années que les élèves passent à bord du vaisseau - école,leur échafaudage de chimères ne fait que s’élever : réunis dans un mêmebut, ils se bercent des mêmes espérances, s’exaltent l’imagination par l’échange deleurs pensées, et s’enthousiasment de plus en plus, tout en maudissant leur tempsd’épreuve. Le grade d’élève de seconde classe, que leur vaudra le dernier examen,n’est pas seulement a leurs yeux une position dans le monde, ce vœu commun ntous les adolescents ; c’est la liberté, c’est le commencement d’une existence incom-parable; avec lui va bientôt se réaliser un avenir riche d’épisodes enchanteurs. Lateinture de notions pratiques qu’ils ont acquises est loin de diminuer leur hauteopinion de la marine; le jargon technique leur semble admirable, et la moindremanœuvre leur offre un vif attrait. Par un heureux mélange des préjugés répandusdans le monde et des premières connaissances nautiques, l’élève de seconde classequi vient enfin de recevoir sa lettre de nomination est seul réellement digne du nomde vieux loup de mer. Il a seize ou dix-huit ans au plus, et sort, ivre de joie, d el’école de marine. Il bourre alors ses phrases de jurons et de termes marins, fumepar genre, roule en marchant, parle haut dans les lieux publics, et affecte d’y p a 'raître brusque et généreux ; il prend pour modèle Jean Bart à Versailles, 11 a pourinsignes une aiguillette mi-partie soie et or, et 40 francs d’appointements p almois pour faire des libéralités; plus quelques poils follets assez blonds pourn'être pas aperçus de l’autorité maritime, ennemie jurée de toute espèce de barbe-Naguère un poignard à manche de nacre faisait ses délices ; depuis trois ans il estattaché a un long sabrc-Bosamel traînant avec fracas, et dont il est aussi fier <l liedu bâton de maréchal. L’élève de seconde classe ne dit pointa son camarade : « O"allez-vous? » il demande : « De quel bord amurez-vous ? » L’autre répond : « Je cours