LES GENS DE MER.
ne
belle des professions avait un rude noviciat, et l’on s’est laissé conter tant de chosesétonnantes des gardes marines d’autrefois etdes aspirants de l’empire, qu’on ne ressentqu’un désir, celui de marcher sur leurs traces. Heureux temps! la vie maritime estencore toute rose : on attend avec impatience sa première tempête, on croit apercevoirun pirate dans chaque voile qui paraît a l’horizon, et l’on fait ses premiers quarts ensongeant à l’épaulette étoilée de vice-amiral. On rit encore de tout, excepté d’êtretraité en petit garçon; aussi l’on trouve toujours que les officiers manquent d’égardsenvers vous ; l’amour-propre reçoit ainsi la première blessure. L’élève de secondeclasse se croit a une telle distance du collège, qu’il hausse les épaules quand on le luirappelle, et grossit sa voix d’un ton de menace au seul nom de maître d’étude. « Jevoudrais bien, dit-il, en voir venir un maintenant pour lui faire tour mort et demi-clef sur la barre du cou. » S’il n’était dans la marine, il serait en rhétorique ou enphilosophie ; il entretient une correspondance suivie avec des condisciples qui don-nent lecture publique de sa prose d’outremer dans la salle des récréations; sonnom fait encore retentir les échos classiques pendant trois révolutions scolaires:dans la cour des petits, il est vénéré comme un héros antique ; les grands s’hono-rent d’avoir été ses camarades, et cependant le seul mot d’écolier l’offense profon-dément. Le nom d’élève, qui s’en rapproche, sonne mal à l’oreille ; il regrette l’an-cienne dénomination d’aspirant, que les matelots lui conservent par tradition, etmême celle de garde marine depuis longtemps tombée en désuétude. Eh bien ! mal-gré cela, qu’est-il réellement? Écolier, rien de plus. Écolier, il faut le dire, etp» 1 'son apprentissage et par les roueries nombreuses auxquelles il s’applique pouresquiver une corvée comme jadis une classe. Il en est toujours a faire l’école buis-sonnière, descend à terre en contrebande, se cache pour dormir pendant son quart,et tient conslammenten réserve quelque hardi mensonge tout prêt a contera l'officie 1 'de service, comme autrefois a son professeur. Dans le poste, un seul des élèves, atour de rôle, broche le calcul astronomique, tous les autres le copient avec quelquesminutes de différence, et vont le remettre au commandant en second. Malgré h’prestige dont l’oflicier de marine leur paraissait entouré d’abord, ils ne tardent pasa se mettre en état d’hostilité permanente contre toutes les épaulettes du navire.lieutenant chargé du détail est surtout l’objet de leur animosité : c’est le censeur i'U'pitoyable, le vampire ennemi de leur repos. A les entendre, il n’accorde jamais lapermission d’aller a terre, et son dernier mot est toujours la fosse aux lions, c'est'ii-dire les arrêts dans un réduit beaucoup plus obscur que le poste où fort souventil est défendu a l’élève prisonnier de garder de la lumière, et où il n’est pas permit’a ses camarades de venir le visiter. L’infortuné Daniel n’a pas même la ressourcede s’y promener de long en large faute d’espace, et n’ose y fumer la pipe, car c>serait alors un crime de lèse-consigne au premier chef.
La vie des élèves a bord doit nécessairement être oisive; comment travailler a "milieu de grands enfants qui chantent a tue-tête, se bousculent, masquent perp 1 ’'tuellemcnt le jour, jouent de la flûte ou boivent du vin chaud; il est bien plusnatuidde les imiter et de contracter l’habitude d’une paresse raisonnée. On boit, on mange,on dort, on fait son service, et quelquefois on lit des romans. Vous trouverez me