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Province. Tome premier.
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le menuisier passe par la, il répare ce que le temps a ruiné, mais il ne le changepas. La tradition règne en souveraine, et l’aubergiste, en fumant sa pipe, ne voitpas pourquoi ce qui était bon pour nos pères ne serait pas convenable pour nous.

L’aubergiste est presque toujours marié : le célibat et l’auberge feraient mauvaisménage ; quelquefois il est veuf, mais le veuvage est un état mixte où l’aubergistene fait que passer pour rentrer promptement sous les fourches caudines de l’hymen.A peine a-t-il quelques brins de barbe au menton qu’il sent lui-même que dans sacondition le célibat est impossible ; entouré qu’il est de filles et de garçons âpres a lacurée, il verrait bientôt les provisions de la cave et de l’office disparaître avec uneeffrayante rapidité, s’il n’avait là, près de lui, une ménagère alerte pour surveiller latribu dévorante des valets et tenir la clef sur toutes choses. Cetle ménagère intéresséea maintenir le bon ordre dans le logis, c’est une femme, une femme jeune, active,au pied leste, a l’œil vif, au nez retroussé, une femme prompte a la réplique, gail-larde de corps et d’esprit, de joyeuse humeur, et dont la main va aussi vite que lalangue. Grâce au ciel, il ne manque pas de ces femmes-l'a en France , et l’aubergiste abien vite choisi ce qu’il lui faut parmi les plus jolies filles du village, lit puis, faut-ille dire? les voyageurs, ceux qui ne courent pas la poste en berline, et c’est le grandnombre, aiment volontiers a être accueillis par le souriant visage d’une femme, lacornette en l’air et le poing sur la hanche, non pas de ces maîtresses d’aubergescomme il s’en montre dans les vaudevilles de M. Scribe, avec des bas de soie et desjupes de taffetas, mais de ces bonnes petites mères au minois réjoui, dont le fichumal noué laisse voir une épaule ronde et potelée ; voilà ce qu’ils cherchent, voilà cequ’ils désirent. Ils savent que la femme de l’aubergiste n’est point trop farouche ;elle ne s'épouvante pas d’un propos leste ou de quelque plaisanterie; tout enappliquant une vigoureuse lape sur les mains impertinentes qui lui prennent lataille, elle sourit de façon à laisser voir des dents blanches entre ses lèvres rouges.Les déclarations ne lui font point peur : elle les écoute et puis s’enfuit en chanlanl.Quand vient le quart d’heure de Rabelais , et qu’il s’agit de régler le compte, ellen’ignore pas qu’en se laissant voler un baiser sur le col, le voyageur ne verra pasles colonnes enflées et le chiffre imposant de l’addition. Si l’aubergiste entr’ouvre laporte par hasard, il s’éloigne en sifflant et n’a rien vu. C’est elle qui verse le coupde l’étrier et dit au cavalier au revoir, ce joli mot qui est à la fois un souvenir et uneespérance, cet adieu qui fait pressentir le retour.

On conçoit qu’à ce métier-là l’aubergiste mène bonne et joyeuse vie, et amasse unefortune assez ronde. Fortune, dans ce cas, ne veut pas dire million, elle n’est pasdans les campagnes ce qu’elle est à Paris . Mais, petit à petit, il arrondit le champ pa-ternel ; il achète un troupeau dans la montagne, une métairie dans la plaine, ilétablit ses garçons, dote ses filles et prend du bon temps sur ses vieux jours. Enoutre des bénéfices patriotiques qu’il fait sur les Anglais de passage, il se permetencore de rançonner les voyageurs qui, sur la foi des règlements, osent se mettre àtable quand la diligence s’arrête. 11 n’est personne qui ne connaisse ces repasétranges où le touriste, surexcité par l’appétit le plus vorace, a tout au plus le tempsd’avaler un maigre potage ; au moment où, d’une main impatiente, il saisit le vieux

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