LE BOHÉMIEN. 575
au plus cours encore chez quelques habitants de la campagne dont la crédulité seplaît aux histoires terribles, mais qui va chaque jour s’effaçant. Il n’y a pas de preu-ves non plus qu’ils enlèvent les pelits enfants. Qu’en feraient-ils eux a qui la naturen’en prodigue que trop? Ce sont la de ces crimes imaginaires dont la haine aveugleet ignorante aime a charger les Bohémiens, boucs émissaires qui portent lede toutes les malédictions, de toutes les animosités, de toutes les infortunes.
Le Bohémien, toujours libre, insoucieux ainsi que l’oiseau des champs, meurtcomme il a vécu. Quand la vieillesse a cassé ses membres et brisé sa robuste constitution, lorsqu’il sent sa dernière heure venue, il se couche. Aucun médecin n’a étéappelé ; sa famille est autour de lui qui pleure et se lamente ; lui reste immobile et si-lencieux ; il attend la mort, ne craignant rien, n’espérant rien ; le prêtre ne prie pasà son chevet. Il meurt enfin, et ses parents le portent dans la fosse ; toute la tribul’accompagne, et les cris retentissent jusqu’à ce que la terre recouvre son corps.Laissez alors la famille rentrer sous sa hutte, et l’eau-de-vie aura bientôt calmé cettebruyante douleur.
Ici une grave question se présente, elle est assez importante pour occuper lesphilosophes et les législateurs. La race des Bohémiens pourrait-elle être pliée auxmœurs de la civilisation? Ces hommes vagabonds, pour qui il n’est pas de registrede l’état civil, de passe-ports, de lois de recrutement, pour qui, bien plus, il n’y ani patrie, ni religion, sauront-ils jamais se soumettre aux conditions des peupleseuropéens, à leur vie normale, sédentaire, laborieuse, aux droits qu’elle donne,aux devoirs qu’elle prescrit? Nous ne le croyons pas.
La civilisation fera sans doute des conquêtes individuelles : elle en a déjà fait ;mais elle n’absorbera jamais la masse des Bohémiens. Leur race s’éteindra peut-êtreun jour, lentement, comme un fleuve qui se perd goutte a goutte dans un désert;mais le dernier d’entre eux sera ce que ses pères ont été. Si les inductions de lascience moderne sont exactes, ils appartiennent à ces races orientales chez lesquellesla tradition du passé se perpétue avec une puissance indestructible. Voyez les Turcs,les Arabes , les Chinois. L’expérience de quatre siècles a prouvé que les lois et lespersécutions ne sauraient vaincre leur résistance inerte; ils fuient ou se laissentdécimer. Us parlent encore la langue qu,’ils parlaient au commencement du quinzième siècle, lorsque leurs premières hordes apparurent dans les provinces situéesà l’est et au midi de l’Allemagne , sous la conduite de chefs à qui les chroniqueurselles annales du temps donnent complaisamment les titres de comtes et de ducs.Sans doute elle s’est corrompue par l’adjonction de mots nouveaux et le mélanged’idiomes étrangers; mais les Bohémiens d’Espagne peuvent causer et s’entendreavec leurs frères de la Hongrie . Là-bas ils vivent comme ils vivent ici ; leurs mœurs,leursgoûts, leurs penchants., leurs vices, sont les mômes partout.
Dans quelques provinces allemandes, on a tenté, n’en pouvant tirer aucun meil-leur parti, de les enrégimenter ; il y avait un corps de Bohémiens dans l’armée desSuédois, pendant la guerre de trente ans ; lors du siège de Hambourg , en \ 68(>, lesDanois en comptaient trois compagnies à leur service; maison s’aperçut bien vileque jamais ils ne feraient de bons soldats : ils désertaient à la première occasion, ou