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LE CHAMPENOIS.
— Me battre avec vous ! pourquoi?
— Parce que je suis né a Bar-sur-Aube .
— Ah çà, tout le monde est donc Champenois dans cet horrible régiment?
— Vous l’avez dit. Du reste, le corps est loin d’être horrible, et je crois que vousserez content du choix des hommes et de leur instruction.
Or, écoulez-moi, reprit Tabellion le Sage , serrant sa pipe dans un vieil étui debois. Si vos parents, au lieu de vous lancer dans l’armée avec une épaulette, vousavaient laissé deux ans encore au collège, tout cela ne serait pas arrivé... Que dia-ble! J’ai vu vos étais de service chez le quartier-maître; vous n’avez pas dix-septans.
— Je suis jeune, il est vrai, mais aux âmes. .
— Eailes-moi la grâce, mon citer enfant, de ne pas vous comparer au Cid ; la
chose ne serait pas exactement de bon goût. Si donc vous aviez fait votre entréedans un corps d’infanterie a dix-huit ans, par exemple, votre raison, plus mûre,vous eût décidé à quelques réflexions, à quelques études préparatoires ; vous sau-riez a l’heure qu’il est que, par une décision des nouveaux venus sur le trône, lesrégiments français sont devenus des légions portant le nom d’un département danslequel les soldats et une grande partie des officiers de chacun de ces corps sont pui-sés7 Bien plus, ô mon jeune ami, vous auriez su hier soir, quand vous vous êtes ,présenté au colonel avec votre brevet, que la légion de l’Aube obéissait a cet officier ;supérieur, que le département de l’Aube formait une partie de l’ancien territoire de jla Champagne , et que bien décidément ces Champenois que vous ne pouviez souf- .jfrir allaient former autour de vous comme un mur d’hommes, dont chaque pierre ;— veuillez permettre cette métaphore — porte une épée et sait s’en servir. \
— Ah ! mon Dieu, mon Dieu , lieutenant Tabellion, j’ai fait là une grande gau-cherie ! \
— Résultat naturel d’une éducation faite... je voulais dire ébauchée sous les yeux j
de parents anciens aristocrates, militaires de l’empire, et de la déplorable facilité javec laquelle on jette aujourd’hui des épauleltes à des enfants. Sous de pareilles jinfluences, un jeune homme apprend à ne douter de rien. ;
— Je vais demander une mutation pour un autre corps.
— Autant vaut rester dans celui-ci. D’abord, vous vous êtes battu, et on vous !laissera désormais tranquille; ensuite, la plupart des officiers ont servi sous Napo-léon , ils ont vu sur les champs de bataille de ce temps-là les grosses épaulettes devotre père, et ils vous aimeront comme un enfant de la balle... Mais il ne faut plus .dire du mal des Champenois. »
Cette première leçon de savoir-vivre, un peu rougie de mon sang, m’était donnéeau mois de juin. Neuf heures du soir avaient retenti dans les clochers des églisesvoisines, en même temps que la voix de Tabellion le Sage. Depuis longtemps le rou-lement pour l’extinction des lumières s’était fait entendre à la caserne, et machandelle, comme si elle eût reçu quelque choc magique de ce bruit impérieux du