464 LE PRISME;
et de secouer le joug que les hommes font peser sur la plus belle moitié du genre' $ humain.
Si vous ne craignez pas d’accepter un rôle secondaire, faites-vous présenter dans l’undes salons ouverts à ce monde exceptionnel : les physionomies les plus étranges vont s’ysuccéder ; les principes les plus hardis y seront mis en circulation; toutes les questionssociales y seront agitées et résolues.
Et d’abord , remarquez la composition de cette réunion d’élite ! C'est un mélange defemmes de lettres et de femmes littéraires, de philosophes en jupon, de créatures philan-thropes, de femmes fortes, mûries par l’âge et l’expérience du malheur, de jeunes péche-resses ati cœur trop sensible, qui demandent à faire oublier leurs fautes passées parl’adoption de nouvelles erreurs. Quelques-unes, mettant à profit leur maturité, ont aban-donné les derniers attributs de leur sexe primitif, et ont adopté des noms, des allures etdes costumes qui se rapprochent autant que possible de la virilité. Les prenons dont ellesfurent dotées à leur baptême étaient trop efféminés : elles les ont effacés dans l’intérêtde l’émancipation, et aujourd’hui elles s’appellent Marc, Fernand, Georges, Edgar,Saturnin. Innocente conquête qui leur révèle enfin le sentiment de leur force, et leurdonne un premier vernis d’indépendance et d’égalité !
Fières de ce succès, devaient-elles s’arrêter en si beau chemin ? Aussi leur accoutre-ment — il est impossible de dire leur toilette — se ressent-il de cet esprit de révolte etd’innovation ? Tous les siècles, tous les âges, tous les pays, ont été mis à contributiondans le but de compléter les déguisements les plus singuliers : c’est une macédoine depièces et de morceaux étonnés de se trouver réunis, une composition d’ajustements souslesquels il est impossible de deviner ce sexe enchanteur. Et puis, tout cela est dans undésordre si parfaitement médité, dans un état de friperie si bien entendu , qu’on auraitmauvaise grâce à ne pas reconnaître qu’il y a progrès.
Les novatrices audacieuses ont franchement adopté le costume masculin, qu’elles mo-difient selon leurs caprices. N’espérez plus rencontrer chez elles, et ces robes de soie, etces mantilles, et ces mille riens inventés par la mode! Toutes ces vieilleries d’un autreâge ont fait place à la redingote à brandebourgs, au feutre, au pantalon , aux bottes àéperons, emblèmes évidents d’une constante supériorité. Les imitatrices à la suite s’es-sayent timidement à ces rôles nouveaux, et se contentent de s’affubler de temps à autrede quelques vêtements empruntés à la Grèce ou à la Turquie . L’une d’elles ne reçoit jamaisque revêtue d’une robe arménienne et d’un bonnet persan , une longue pipe à ses côtés -,et cherchant à saisir, dans le brouillard dont elle s’entoure , quelques idées absentes deson cerveau. Ne lui a-t-on pas dit que l’une de nos célébrités littéraires composaitdes chefs-d’œuvre sous l’inspiration du tabac, et sous 1 influence d’un habillementétranger ?
Dans cette dernière catégorie vient se grouper la femme turque, individualité toutefrançaise, que nous devons aux instincts aventureux de ce temps. Cette âme ardente, dé-vorée dès l’âge le plus tendre par la passion des voyages, se sentait mal à l’aise sur uneterre trop prosaïque; la monotonie d’une existence paisible la fatiguait; un bien-êtretrop prolongé était devenu pour elle un joug insupportable. Il lui fallait de l’air, del’espacé, du soleil, des incidents imprévus, et, un beau jour, elle recouvra sa liberté ens’embarquant avec le premier venu sur un vaisseau faisant voile pour 1 Orient. Enfin, sesvœux sont exaucés! elle a mis le pied sur la terre promise; passant ds main en main,comme une monnaie qui perd son empreinte dans la circulation, laissant les dernierslambeaux de sa modestie au coin de toutes les pyramides, courant à la suite des cara-vanes sous le déguisement obligé , cherchant çà et là quelque peuplade errante à gou-