LE MONDE DES HOMANS. 465
veiner, quelque petit royaume à constituer, et ne rencontrant que des vagabonds assezmal appris pour ne pas respecter leur future souveraine. Après plusieurs années de mi-sère et de déceptions , elle nous est revenue; et Dieu sait dans quel état et avec quellesressources! On dit que, pour arriver jusqu’à nous , mettant à profil son expérience deshommes et des choses, elle a été quelquefois forcée de toucher les derniers escomptesd’un reste de beauté. Hélas! le malheur ne l’a point abattue. A son retour, forte de sessuccès et de ses émotions de grande route , elle est entrée tête haute dans ce monde àpart; et là, elle a été accueillie et déclarée femme essentiellement émancipée. C’est ainsiqu’elle est devenue la protectrice de toutes ces natures ardentes poussées vers l’inconnupar des instincts secrets, de tous ces êtres fragiles peu soucieux des joies du ménage etdu bonheur de la famille, de toutes ces âmes qui cherchent à briser des liens trop pe-sants, qui aspirent à des régions lointaines, et qui demandent une vie agitée, une viepleine d’écueils et de dangers. Que faut-il pour les satisfaire? Presque rien : un petitvoyage autour du monde, une idée de l’Atlas, un aperçu du Grand-Désert, une mé-ditation sur les ruines de Palmyre, une entrée au harem , une absence nécessitée par unpremier faux pas, puis un album et une nourrice pour recueillir tout cela. Voilà le butde tous ces désirs ! Recueillir ses impressions, et obtenir, tant bien que mal, le titre defemme de lettres ou de femme féconde.
Un manuscrit est, en effet, la dernière conquête de la femme revenue d’Orient : trésorprécieux destiné à doter le monde de toutes les sublimes idées que peuvent inspirer lescontrées les plus rebattues. Mais il faut le mettre en lumière; et l’auteur de ces pagesbrillantes recommence à travers Paris des courses incessantes, dans l’espoir de trouverun éditeur. Vainement elle a frappé à toutes les portes , et si vous l’abordez , elle vousfera ses doléances à ce sujet, elle vous dévoilera, faute de mieux, les intimes secretsqu’elle réservait au publie. Une fois lancée dans ses souvenirs, elle se gardera bien devous laisser échapper; et vous serez entraîné malgré vous dans une suite de récits plusincroyables que les contes des Mille et une nuits. A l’entendre , elle a rempli partoutdes rôles importants : Méhémet l’a consultée, Soliman lui doit ses meilleurs plans straté-giques, le jeune sultan l’honorait de visites particulières, et il n’eùt tenu qu’à elled’assister à la bataille de Nezib. A ces grandes questions, viennent s’unir des détails d’unordre moins élevé : ce sont les intrigues du sérail, la vie du harem, depuis la vente del’esclave jusqu’aux fonctions de l’eunuque noir, les jaoglans dont elle saura vous dé-montrer l’utilité. Vous serez encore heureux, si elle consent à vous faire grâce des idéesde progrès, des projets humanitaires, des vues d’émancipation qu’a fait naître dans sonesprit l’étude des peuples et des pays quelle a visités.
Si l’Orient est le domaine de la femme turque, la douleur est la sphère de la femmeabandonnée. De tous les produits de notre temps, la femme abandonnée est celui quifructifie avec le plus d’avantages. Sa sève puissante sait résister aux malheurs qui font lecharme de sa vie ; la force de sa constitution parvient à surmonter les rudes secousses deson existence. Et puis, n’a-t-elle pas les bénéfices de la position qu’elle s’est faite ? n’esl-clle pas soutenue par le sentiment d’intérêt et de compassion qui accompagne les grandesinfortunes? D’autres cherchent dans le monde des distractions et des plaisirs; elle, aucontraire, ne lui demande que des déceptions et des ennuis. Satisfaite du rôle qu’elle aadopté, elle s’est initiée de bonne heure aux blessures du cœur, elle s’en est fait une doucehabitude; et la souffrance morale est devenue son élément. Comme toutes ses semblables,elle a été sacrifiée; et, dans une union mal assortie, elle a senti se développer ses dispo-sitions naturelles. Abandonnée plusieurs fois, et plusieurs fois consolée, son courage s’esiexercé dans les tristes moments de la séparation; son âme s’est retrempée pendant ces
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