88 ESSAI GENERAL
cupent des terreins bien plus vastes. Aux courtines de leur premièreenceinte tiennent des bastions, dont la capacité doit être grande, pourqu’ils soient susceptibles d’une bonne défense. En avant oe cette en-ceinte , il y a un fossé , des demi-lunes, un chemin couvert, un gla-cis , puis des ouvrages extérieurs, quelquefois tellement multipliés lesuns devant les autres, que le dernier de ces ouvrages se trouve a quatreou cinq cent toiles du corps de la place. On sent ce que des circon-férences pareilles exigent de moyens pour être défendues Sc pour êtreinvesties.
Cependant en même temps qu’un état construit des places fur cesfrontières , l’état voisin tâche d’en construire fur les siennes. Ainsi ils’éleve à l’envi forteresse contre forteresse. C’est en Flandre sur-toutque s’est vue cette rivalité. On eût dit que la France, l’Autriche, la Hol-lande croyoient augmenter leur puissance en augmentant le nombre deleurs bastions. Ces boulevards étant élevés de part 8c d’autre, il a fallufaire la guerre avec des armées plus nombreules. II falloit d’abord desgarnisons dans des places, ensuite il falloit une armée pour faire les sieges,& souvent une autre armée pour les couvrir.
C’est déja un grand mal occasionné par la multiplication Sc par lesystème actuel de nos places de guerre , que ^accroissement prodigieuxdes armées Sc des dépenses, puisque ce surcroît épuise les peuples Sc lapopulation. Examinons maintenant si l’art de la guerre y a gagné, siles guerres en font devenues plus vigoureuses Sc plus décisives.
Les Armées étant devenues plus nombreuses Sc traînant à leur fuite unebeaucoup plus grande quantité d’attirails, il eût fallu que la tactique eûtfait, en raison de cet accroissement, des progrès relatifs j elle n'en fit pas, Scpar conséquent les armées ne furent que des masses plus compliquées,plus pesantes, plus difficiles à mouvoir Sc à nourrir. U y eut moins degrands mouvemens en jeu de part Sc d’autre , moins de manœuvres ,moins d’habileté. Dans les pays couverts de places, comme la Flandre ,la guerre prit un caractère de routine Sc de mollesse, qui n’est certai-nement pas celui du génie. On put à peu près calculer ce que chaquecampagne devoir produire. Une ou deux batailles, la plupart du tempsconduites 8c décidées par le hasard, s’y donnent ou s’y reçoivent, soitpour couvrir des places, soit pour préparer ou couvrir des sieges. Ce-lui qui les perd, se retire derriere ces places , 8c celui qui les gagne, faitou finit tranquillement quelques sieges. La campagne suivante, c’estla même chose, Sc ainsi des autres jusqu’à ce qu’un des deux partis sesentant à ses dernieres places , Sc par conséquent, suivant nos calculsactuels ,à íès dernieres ressources , íe hâte de conclure la paix. C’est-à-dire , pour peindre d’un seul trait cette maniéré de guerre , que deuxcens mille hommes de part ou d’autre vont pendant quelques annéesfur la frontière répandre beaucoup de sang 8c d’argent , sans qu’il enrésulte ordinairement d’autre effet décisif que celui de la prise de quel-ques places Sc de l’épuisement à peu près égal des vainqueurs Sc des vaincus.