CHAPITRE VI. —ART. XLII.
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Il y a quatre moyens pour parvenir à ju-ger les opérations d’une armée ennemie : lePremier est celui d’un espionnage bien or-ganisé et largement payé (1) ; le second estcelui des reconnaissances faites par d ha-biles officiers et des corps légers ; le troi-sième consiste dans les renseignementsqu’on pourrait obtenir des prisonniers deguerre ; le quatrième est celui d’établirsoi-même les hypothèses qui peuvent êtreles plus vraisemblables d’après deux basesdifférentes : j’expliquerai cette idée plusbas. Enfin, il est un cinquième moyen, celuides signaux ; quoiqu’il s’applique plutôt aindiquer la présence de l’ennemi qu’à jugerde ses projets, il peut être rangé dans lacategorie dont nous nous occupons.
Pour tout ce qui se passe dans l’intérieurde l armée ennemie, l’espionnage semble leplus sûr, car une reconnaissance, quelquebien faite qu’elle soit, ne peut donner au-cune idée de ce qui se passe au delà de l’a-vant-garde. Cela ne veut pas dire qu’il n’enfaille pas faire , car il faut tenter tous lesmoyens de se bien instruire ; mais cela veutdire qu’il ne faut pas compter sur leur ré-sultat. Il en est de même des rapports desprisonniers de guerre, ils sont souvent uti-les, et le plus souvent il serait fort dange-reux d’y ajouter foi. En tout cas, un état-major habile ne manquera pas de choisirquelques officiers instruits qui, chargés dece service spécial, sauront diriger leurs
questions de manière à démeler parmi esréponses ce qu’il peut être important desavoir.
Les partisans qu’on lance en coureurs aumilieu des lignes d’opérations de l’ennemi,pourraient, sans doute, apprendre quelquechose de ses mouvements, mais il est pres-que impossible de communiquer avec euxet d’en recevoir des avis. L’espionnage, s’ilest conçu sur une base bien large, réussir!
plus généralement : toutefois, il est difficilequ’un espion pénètre jusqu’au cabinet dugénéral ennemi et puisse en arracher le se-cret de ses entreprises ; il se bornera doncle plus souvent à indiquer les mouvementsdont il est le témoin, ou ceux qu’il appren-dra par des bruits publics ; et lorsqu’on re-cevra l’avis de ces mouvements, on nesaura encore rien de ceux qui survien-draient dans l’intervalle, ni du but ulté-rieur que l’ennemi se propose : on saurabien, par exemple, que tel corps a passépar Jéna, se dirigeant sur Weimar ; tel autrea passé par Géra, se dirigeant vers Naum-bourg, mais où iront-ils? que veulent-ilsentreprendre ? C’est ce qui sera bien diffi-cile à apprendre de l’espion même le plushabile.
Lorsque les armées campaient sous latente, presque entièrement réunies, alorsles nouvelles de l’ennemi étaient plus cer-taines, car on pouvait pousser des partisjusqu’en vue de leur camp, et les espionspouvaient rendre compte de tous les mou-vements de ces camps. Mais avec l’organisa-tion actuelle en corps d’armée qui canton-nent ou bivouaquent, la chose est devenueplus compliquée, plus embarrassante, et, enrésultat, presque nulle.
L’espionnage peut rendre néanmoins debons services lorsque l’armée de l’adver-saire est conduite par un grand capitaineou un grand souverain, marchant toujoursavec la majeure partie de ses forces et ré-serves. Tels étaient, par exemple, l’empe-reur Alexandre et Napoléon : lorsqu’onpouvait savoir où ils avaient passé et quelledirection ils prenaient, on pouvait, sanss’arrêter au détail des autres mouvements,juger à peu près le projet qu’ils avaienten vue.
Un général habile peut suppléer à l’in-suffisance de tous ces moyens par des hypo-
(1) Recommander l’espionnage paraîtra une œu-vre impie aux songes-creux philanthropes; mais je
les prie de ne pas oublier qu’il s’agit d’épier lesmouvements d'une armée et non de délation.
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