720 Lettres de Conseil
prit, de l’esprit par-tout. II est pourtant vrai,que si elle en a jamais, elle n’en aura l’obligationqu’à l’Art. Elle a un talent de penser faux, &de prendre les choses de travers. Elle va s’ex-tasier fur un galimathias dès qu’on parle ; elleouvre de grands yeux, qui meurent d’envied’entendre finesse à tout, & qui pourtant n’yen entendent point. Elle a cru que je n’étoispas tout-à-fait bête, & fur ce pied-là elle mereqoit agréablement. J’ai été d’abord touchéde fa beauté, & je me persuade que par lavoye du Bel Esprit je pourrois parvenir a êtreaimé d’elle. II ne faudroit que la flater dece côté-là ; pour peu qu’on la poussât dansle panneau, elle y tomberoit bien vite; maisauiíi, li je l’entéce du Bel Esprit, la voilàgâtée; elle n’en reviendra jamais. Est-il per-mis , pour m’en faire aimer, d’en faire uneprécieuse que tout le monde fuira? C’est lameilleure Demoiselle que je connoisse. Elledonneroit son ame pour ses amis ; & qui lui ôte.roit la chimère, elle seroit fort aimable. En vé-rité, je fais conscience de l’y confirmer. Je saique dès que je la déclarerai Bel Esprit, ellem’aimera : mais cela me fâche , la tête lui vatourner. Vous voyez bien j’ai l’ame bonne; ily a une certaine friponnerie établie en amour,que je n’approuve point trop. Mon Dieu!Que cette charmante Demoiselle me seroitplaisir, si çlle vouloit m’aimer sans qu’elle lutBel Esprit ! Mais je ne crois pas qu’elle le fassejamais qu’à cette condition. Tirez-moi, Mon-sieur, s’il vous plaît, de la peine où vous mevoyez, & envoyez-moi au plutôt une réponsedécisive ; cependant faites-moi la grâce de croi-re que je fuis,
Votre très-humble & très-obéïssant Serviteur * *.
L ET-