DU LEVA
d’Orient L la faveur des ports de la mer Rouge,qui leur ouvriroient la porte des Indes Orienta-les, de la Chine, & du Japon, où les vaisseauxdes Chrétiens ne sçauroient atteindre qu’après a-voír passe 6c repassé le cap de Bonne-esperance ;mais les Turcs se croyent trop heureux de resterchez eux, & d’y voir venir toutes les Nations dumonde pour faire commerce.
II n’y a que le vent d’est qui soit capable detroubler le port de Constantinople, son ouvertureétant tout à fait exposée au levant : ce vent enagite quelquefois les eaux & les repousse avecviolence vers le couchant ; on l’apprehende furtout pendant la nuit, parce qu’il faut ranger lesbâtiniens à la côte de Galata & de Cassun-Pacha.Les matelots dans cetemps-là ne cessent de crier,suivant leur coutume; car ils ne sçauroient faireaucune manœuvre sans bruit, & leurs cris jointsaux abboyemens des chiens dont les rués fontpleines, font un tintamarre si effroyable , qu’oncroiroit la ville prête à s’abîmer, si l’on n’étoitprévenu de ce qui le cause.
» On n’est pas même exempt de cette allarmedans le Serrail : car ce Palais est à gauche tout àl’entrée du port, & occupe la place de l’ancienneville de Byzance fur la pointe de la presqu’Iste deThrace, où est précisément le Bosphore. Le Ser-rail qui est l’ouvrage de Mahomet II. a près de3. milles de circuit: c’est une espèce de triangle,dont le côté tenant à la ville est le plus grand ;celui qui est mouillé par les eaux du Bosphore està l’est, & l’autre qui forme l’entrée du port estau nord : les appartemens font fur la hauteur dela colline & les jardins fur le bas jusques à lamer : les murailles de la ville flanquées de leurstours, se joignant à b la pointe de Saint Dimi-tre , font l’enceinte de ce Palais du côté de lamer. Quelque grande que soit cette enceinte , lesdehors du Palais n’ont rien de rare , & s’il fautjuger de la beauté des jardins par les Cyprès quel’on y découvre, on conviendra qu’ils ne font pasmieux entendus que ceux des particuliers. On af-fecte de planter dans le Serrail des arbres toujoursverds pour dérober aux habitans de Galata & desautres lieux voisins , la vue des Sultanes qui s’ypromènent.
Quoique je n’aye vû que les dehors du Serrail,je fuis persuadé que l’înterieur de ce Palais , n ’arien de ce que nous appelions superbe & magni-fique ; parce que les Turcs ne sçavent gueres ceque c’est que magnificence en bâtimens , & nesuivent aucune réglé de bonne architecture : s’ilsont fait de belles Mosquées, c’est qu’ils a voientun beau modclle devant leurs yeux, qui étoit l’E-glise de Sainte Sophie : encore ne faudroit-il pas
a Pâdischa-Serai, Palais de l’Emf émir. Serai signifie un Palais, &
f adischí, un Empereur. Lcuml. kijî, Mttfulm. fag. fjn.
N T. Lettre XII. Z
suivre un pareil modelle pour bâtir des Palaissuivant les réglés de la bonne architecture. O»s’apperçoit aisément en voyant les grands com-bles des Kiosc ou Pavillons Turcs, que l’on com-mence à s’éloigner d’Italie, & s'approcher de 1»Perse , & même de la Chine.
Les appartemens du Serrail ont été faits endisterens temps, & suivant le caprice des Princes& des Sultanes : ainsi ce fameux Palais est un as-semblage de plusieurs corps de logis entassez sou-vent les uns sur les autres , & séparez en quel-ques endroits. On ne doute pas que les apparte-mens ne soient spacieux , commodes , richementmeublez. Leurs plus beaux ornemens ne consi-stent ni en tableaux , ni en statués ; ce font despeintures à la Turque, parquetées d’or & d’azur,entremêlées de fleurs , de passages , de culs delampes , & de cartouches chargez de sentencesArabes,comme dans les maisons des particuliersde Constantinople : les bassins de marbre , lesbains , les fontaines jaillissantes , font les délicesdes Orientaux , qui les placent aux premiers éta-ges fans craindre de trop charger le plancher : c’é-toit aussi le goût des Sarrasins & des Maures, com-me il paroît par leurs anciens Palais, & fur toutpar celui de l’Alhambra qui est à Grenade en Es-pagne, où l’on montre encore aujourd’hui com-me un prodige d’Architecture, c le pavé de la saledes Lions, qui est fait de plaques de marbre plusgrandes que celles des tombes de nos Eglises.
S’il y a quelques beaux morceaux dans.le Ser-rail , ce font des pièces que les Ambassadeurs desPrinces y ont fait apporter , comme des glacesde France & de Venise , des tapis de Perse, desvases d’Orient. On dit que la plupart des pavil-lons y font soûtenus par des arcades , au dessousdesquelles font les logemens des Officiers quiservent les Sultanes. Ces Dames occupent les des-sus , qui font ordinairement terminez en dômescouverts de plomb, ou en pointes chargées decroisants dorez : les balcons , les galeries , lescabinets, les belveders, font les endroits les plusagréables de ces appartemens ; enfin à tout pren-dre, de la maniéré qu’on dépeint ce Palais, il nelaistë pas de répondre à la grandeur de son maî-tre; mais pour en faire un bel édifice, il faudroitle mettre à bas , & se servir des matériaux pouten bâtir un autre sur un nouveau modelle.
L’entrée principale du Serrail est un gros pavil-lon à huit croisées ouvertes au dessus de la por-te , une grande qui est fur la porte même, qua-tre plus petites à gauche fur la même ligne , &autant de même grandeur à droite. Cette Portesdont l’Empire Othoman a pris le nom est forthaute , simple » cintrée en áemi-cercle , avecA z une
b Serai-boumu. pointe du Serrail,c El. quarto de los Leones,