Buch 
Relation D'Un Voyage Du Levant, Fait Par Ordre du Roi : Contenant L'Histoire Ancienne & Moderne de plusieurs Isles de l'Archipel, de Constantinople, des Côtes de la Mer Noire, de l'Arménie, de la Géorgie, des Frontières de Perse & de l'Asie Mineure / Par M. Pitton de Tournefort : Avec Les Plans des Villes & des Lieux considerables; le Genie, les Meurs, le Commerce & la Religion des differens Peuples qui les habitent; Et l'Explication des Médailles & des Monument Antiques. : Enrichie de Descriptions & de Figures d'un grand nombre de Plantes rares, de divers Animaux; Et de plusieurs Observations touchant l'Histoire Naturelle
Seite
28
JPEG-Download
 

28 V O 1

fer le bras de cette moribonde. Si le Médecindemandoit à voir lc bout de la langue ou à raterquelque partie, il seroit poignardé sur le champ,iiippocrate avec toute sa science eût été bien em-barraílé s’il y eût eu des Musulmanes de son temps.Pour moi qui ai été nourri dans son école & sui-vant ses maximes, je ne sçavois quel parti pren-dre chez les Grands Seigneurs, quand j’y étoisappelle, & que je traveríòis les appartemens deleurs femmes: ces appartemens sont faits commeles dortoirs de nos Religieuses, & je trouvois àchaque porte un bras couvert de gaze qui avan-çoit par un trou fait exprès. Dans les premieresvisites je croyois que c’étoient des bras de boisou de cuivre destinez pour éclairer la nuit ; maisje fus bien surpris quand on m’avertit qu’íl fal-loir guérir les personnes L qui ces bras appar-tenoient.

C’est à tort que l'on prétend que les Juives peu -vent entrer dans tous les appartemens des Damesdu Serrai! pour leur vendre des bijoux : elles neíçauroient avancer au delà d’une certaine saleoù se fait ce commerce, & la porte ne leur enest ouverte qu’après que les Eunuques les ontbien & dûément visitées ; un homme qui seroitsurpris travesti en femme seroit égorgé dans lemoment, & une Chrétienne y seroit très«mal re-çûë. Les Eunuques seuls font les messages & lesmarchez : ils portent les bijoux, & rapportentl’argent ; mais ils sçavent bien se faire payer deleurs peines. Àprès tout quel usage peuvent fairedes sequins , ces Eunuques qui n’ont ni parensni amis, & qui ne sçauroient goûter d’autreplai-sir que celui de toucher leur or & de le dévoreravec les yeux? on dit pourtant que leur principa-le vûë est de le garder pour sauver leur vie, lorsdes révolutions qui arrivent à la mort des Sultans ;mais rarement s’en prend-on à ceux qui gardentles femmes.

Les autres Officiers qui gardent le Serrail dontil nous reste à parler, sont l’Intendant des bains,le Grand Fauconier , dont les Officiers portentl'oiseau fur le poing de la main droite; le GrandVeneur qui a sous lui plus de douze cens piqueursou valets de chiens ; lc Gouverneur des chienscourans & des braques ; celui des lévriers , desdogues & des épagnculs; le Grand Ecuyer qui adeux premiers Ecuyers sous lui, lesquels com-mandent à plusieurs Officiers , & ceux - ci à unnombre infini de palefreniers; car il n’y a pointde pays où les chevaux soient mieux pensez qu’enTurquie. On les nourrit d’un peu d’orge &depaille hachée qu’on leur distribue soir & matinen petite quantité , ils passent le reste de la jour-née au filet & deviennent par-là capables des plusgrandes courses ; on assure même que les chevaux'qui viennent d’Arabie & des environs de Baby-

A G E

lone font des traîttes de trente lieues fans débri-der : ils ont les jambes admirables ; maisilsn’ontni croupe ni encolure.

II ne faut pas oublier deux autres sortes d'Offi-ciers qu! sont d'un grand usage au Grand Sei-gneur tant dedans que dehors le Serrail; ce sontles Capigis & les Chiaoux. Le corps des Capigis.ou Portiers est d’environ quatre cens personnes,commandées par quatre Capitaines de la Portequi sont de garde chacun à leur tour les jours deConseil: la solde des portiers est de quinzeaspres.par jour , qui reviennent à dix sols de nôtre mon-noye : leur habit est semblable à celui des Janis-saires, mais ils n’ont point de cornes devant leurbonnet. Cinquante de ces Capigis sont de gardetous les jours à la porte de la première cour duSerrail , & il y en a autant à celle de la cour duDivan. Quand le Grand Seigneur est mal satis-fait de la conduite d’un Viceroi ou d’un Gou-verneur, i.l luienvoyeun de ces Capigis avec or-dre de demander fa tête. Le Capîgi la coupe aprèssavoir étranglé ; la met dans du sel pour la con-server si le chemin est long, & la porte dansuusac au Sultan ; ainsi ces Capigis sont autant debourreaux.

Les Chiaoux sont employez à des commissionsplus honnêtes , ils portent les ordres de l’Empe-reur dans tous ses Etats , & sont chargez des let-tres qu’il écrit aux Princes souverains : ce sontcomme les Exempts des Gardes du Grand Sei-gneur. Leur corps est d’environ six cens hom-mes , commandez par un Chef qui s’appelle leChiaoux - Bachi : cet Officier fait la fonction deGrand Maître des cérémonies & d’Introducteurdes Ambassadeurs. Les jours de Divan il se trou-ve à la porte de l’appartementdu Grand Seigneuravec le Capitaine des Gardes qui est de service.La paye des Chiaoux est depuis douze aspres parjour jusques à quarante : ils sont à la dispositiondu Grand Visir , des Visirs, des Beglierbeis, &mêmes des simples Pachas ; mais on distingue parla pomme de leurs bâtons , ceux qu’ils fervent:car cette pomme est d’argent pour les premiersOfficiers, au lieu qu’elle n’esl que de bois pourles autres. La plupart des Chiaoux font l’officede Sergens pour assigner les parties à comparoîtreau Divan , ou à s’accommoder entre elles ; maisils ne quittent jamais leur bâton ni leur bonnet :ce bonnet est fort grand , semblable au bonnet decérémonie des premiers Officiers de l’Empire.

Il est temps, Monseigneur, que je vous en-tretienne des Officiers qui logent hors du Palaisdu Prince, & qui n’y viennent que lorsqu’ilssont mandés , ou que le devoir de leur chargeles y appelle. Le Sultan met à la tête de ses Mi-nistres le Grand Visir , qui est comme son Lieu-tenant général avec lequel il partage, ou à qui