MEDAILLONS ET PORTRAITS. 31
voit, qu’il aime avant tout la veritß et qu’il n’est pas leseul de son bordl Mais justement ne lui a-t-on pasreproche certain jour — non pas d’aimer cettc verite,raais de la violer? On avouera que plus d’une fois lepeintre de la Cardeuse de laine a meritö cette accu-sation 1 .
Aprös tout, M. Millet a ses admirateurs, il a ses mo-dales qu’il pourrait aller cherchcr jusque chez lesmaltres les plus vdnöres. Rembrandt aussi fit maintesfois de Yart brutal. Millet sait d’ailleurs demeurer sim-ple et saisissant dans sa rusticitß meine. Ses paysans,avec leurs vötements sans plis, leurs gestes sobres,leurs attitudes austeres, ont parfois la grandeur depersonniges de bas-relief. Le livre que prdföre Millet,c’est la Bible, et il a la pr^tention de donner ä sespaysans des allures bibliques. Il peut ä la v6ritd ap-puyer cette pretention par des lettres patentes. J’ai luque Decamps, qui avait, apres Millet, peint un tableau
1. Millet a r6plique par cette admiräble page, digne de sa pa-lette :
Barbizon, 30 mai 1863.
llon est qui me disent que je nie les charmes de la Campagne;j’y trouve bien plus que des Charmes : d’infinies splendeurs. J’y voistout comme eux les petites fleurs dont le Christ disait: « Je vousassure que Salomon meme dans toute sa gloire n’a jamais 6t6 vetucomme l’une d’elles. »Je vois tres-bien les aurfioles des pissenlitset le soleil qui etale lä bas, bien loin par delä les pays, sa gloiredans les nuages. Je n’en vois pas moins dans la plaine, tout fu-mants, les chevaux qui labourent, puis dans un endroit rocheux unhomme tout errene dont on a'entendu les han depuis le matin, quitäche de se redresser un instant pour souffler. Le drame est enve-loppe de splendeurs. Cela n’est pas de mon invention et il y a long-temps que cette expression « le Cri de la terre » est trouvee. Mescritiques sont des gens d’esprit et de goüt, j’imagine, mais je nepeux me mettre dans leur peau et comme je n’ai jamais vu de mavie autre chose que les champs, je täche de dire comme je peux ceque j’ai vu et dprouve quaud j’y travaillais. Ceux qui voudront fairemieux ont certes la part belle.
J.-F Millet.