S U 11 LA VIE DE
mais comme le publie est toujours curieux decorinoîire le caractère des auteurs dont il aime lesouvrages, et que do petits détails le font souventconuoîue, je serai iidèle à rapporter les plus pe-tites choses.
Ne pouvant me dispenser de rappeler , aumoins en peu de mots, {'histoire des pièces deihéâtrc de mou père, je diviserai cet ouvrage endeux parties. Dans la première je parlerai dupoète, en évitant, autant qu’il me sera possible ,de redire ce qui se trouve déjà imprimé en plu-sieurs endroits. Dans la seconde , le poète ayantrenoncé aux vers, auxquels il ne retourna que surla lin de ses jours et comme malgré lui, je n’auraipresqu’à parler que de la manière dont il a vécuà la cour, dans sa famille et avec ses amis. Je nedois jamais louer le poète ni ses ouvrages : le pu-blic en est le juge. S’il m’arrive cependant delouer en lui plus que ses ruceurs, et si je l’approuveen tout, j’espère quejc serai moi-même approuvé,et que quand même j’oublierai quelquefois laprécision du style historique , mes fautes serontou louées ou du moins excusées, pareeque jedois être , plus justement encore que Tacite écri-vant la vie de son beau-père , professione pietaiisoui (audaius aut excitsatus.
PREMIÈRE PARTIE.
Les Racine , originaires de la Ferté-Milon , pe-tite ville du Yalois , y sont connus depuis long-temps , comme il paroîl par quelques tombes quiy subsistent encore dans la grande église, et entreautres par celle-ci :
• Cy-gisent honorables personnes, Jean .RacineReceveur pour le Roi notre Sire, et la Reine, tantdu domaine et duché de Yalois, que des greniersà sel de la Ferté Milon et Crespy en Yalois , morten îàgô , çt Dame Anne Gosset sa femme. »
Je crois pouvoir , sans soupçon de vanité', re-monter jusqu’aux aïeux que me fait connoîtie lacharge de contrôleur du petit grenier à sel de laFcrlé-Milon. La charge de receveur du domaineet du duché de Yalois, que possédoit Jean Racine,mort eu ioc)3 , ayant été supprimée , Jean Racineson (ils prit celle de contrôleur du grenier à selde la Fcrlé-Milon, et épousa Marie Drsmoulins,qui eut deux sœurs religieuses à Port-Royal-des-Lhamps 2 . De ce mariage naquit Agnès Racine, etJean Racine, qui posséda la même charge, etépousa, eu 1 638, Jeanne Sconin, fille de Pierre Seo-nin , procureur du roi des eaux et forêts de YiHrrs-(Interets. Leur union ne dura pas long temps. Lafemme mourut le s4 janvier 1641 , et le mari leC février 1 G 4 L Us laissèrent deux enfants, JeanRacine mon père, né le si décembre i63t),etune lille qui a vécu à la Ferlé-Miloti jusqu’à l'âgede quatre-vingt-douze ans. Ces deux jeunes orphe-lins furent élevés par leur grand-père Sconin. Lesgrandes fêles de l’année , ce bon homme traitoittoute sa famille , qui éloit fort nombreuse , tantenfants que pelils-enfants. Mon père disoit qu’ilétuit comme les autres invité ù ces repas, mais
JEAN RACINE. 3
qu’à peine on daignoit le regarder. Après la mortde ce grand-père , Marie Desmoulins, qui, étantdemeurée veuve , avoit vécu avec lui , sc relira àPort-Royal-des-Champs, où elle avoit une fille re-ligieuse qui depuis en fut abbesse, et qui est con-nue sous le nom d’Acaks de sainte Thèclk PiAcine.
Dans les premiers troubles qui agitèrent cetteabbaye, quelques uns de ses fameux solitaires ,qui furent obligés d’en sortir pour un temps , seretirèrent à la chartreuse de Ruurgfoutaine , voi-sine de la Ferlé-Milon ; ce qui donna lieu à plu-sieurs personnes de la Ferté-Milon de les ennnoîtreet de leur entendre parler delà vie qu’on menoità Port-Royal 5 . Voilà quelle fui la cause que lesdeux soeurs et la fille de Marie Desmoulins s’y fi-rent religieuses, qu’elle-même y passa les dernièresannées de sa vie , eL que mon père y passa les pre-mières années de la sienne.
Il fut d’abord envoyé pour apprendre le latindans la ville de Beauvais, dont le collège étoit sousla direction de quelques ecclésiastiques de mériteet de savoir : il y apprit les premiers principes dulatin. Ce fut alors que la guerre civile s’alluma ùParis, et se répandit dans toutes les provinces. Le»écoliers s’en mêlèrent aussi, et prirent parti cha-cun suivant son inclination. Mon père fut obligéde se battre comme les autres, et reçut au frontun coup de pierre, dont il a toujours pnrlé la ci-catrice au-dessus de l’œil gauche. Il disoit que leprincipal de ce collège le moutroit à tout le mondecomme un brave, ce qu'il raconloit en plaisantant.On verra dans une do ses lettres, écrite de l’arméeà Boileau , qu’il ne vantoit pas sa bravoure.
Il sortit de ce collège le premier octobre i655,et fut mis à Port-Royal, où il ne resta que troisans , puisque je trouve qu’au mois d’octobre i658il fut envoyé à Paris pour faire sa philosophie aucollège d’Harcourt, n’ayant encore que quatorzeans *. On a peine à comprendre comment en troisans il a pu faire à Port-Royal un progrès si rapidedans ses éludes. Je juge de ces progrès par les ex-traits qu’il faisoit des auteurs grecs et latins qu’illisoit.
J’ai ces extraits écrits de sa main. Ses facultés,qui étoient fort médiocres , ne lui permettant pasd’acheter les belles éditions des auteurs grecs, illes lisoit dans les éditions faites à Bâle sans traduc-tion latine. J’ai hérité de son Platon et de son Plu-tarque , dont les marges chargées de ses apostillessont la preuve de l’attention avec laquelle il leslisoit; et ces mêmes livres font connoître l'extrêmeattention qu’on avoit à Port-Roval pour la puretédes mœurs, puisque dansées éditions mêmes,quoique toutes grecques, les endroits un peu libres,ou jinur mieux dire trop naïfs, qui se trouventdans les narrations de Plutarque , historien d’ail-leurs si grave , sont elfacés avec un grand soin.•On ne conlloil pas à un jeune homme un livre■ tout grec sans précaution.
M. Le Maître , qui trouva dans mon père unegrande vivacité d’esprit avec une étonnante facilitépour apprendre , voulut conduire ses études, dansl’iutenlion de le rendre capable d’être un jouravocat : il le prit dans sa chambre, et avoit tant detendresse pour lui qu’ü ne l’apptdoil que son fils ,