18 MEMOIRES
Touloît purifier entièrement notre théâtre:; maisavant fait réflexion qu’il avoit un meilleur parti àprendre, il prit le parti d’y renoncer pour tou-jours, quoiqu’il fût eucore dans toute sa force ,n'ayant qu’environ trontc-lmil ans, et quoiqueBoileau le félicitât de ce qu’il étoit Je seul capablede consoler Paris de la vieillesse de Corneille.Beaucoup plus seusible , comme il l’a avoué lui-même, aux mauvaises critiques qu’essuyoientsesouvrages, qu’aux louanges qu’il en recevoit, cesamertumes salutaires que Dieu répauduit sur sontravail le dégoûtèrent peu à peu du métier depoète. Par sa retraite , Prado» resta maître duchamp de bataille, ce qui lit dire à Boileau ,
Et la scène frnncoise est en proie à Pradon.
Comme j’ai parlé de Tuinon qui régna d’abordentre Molière , Chapelle , Boileau et mon père ,il semble que la jeunesse de ces poètes auroit dûme fournir plusieurs traits amusants pour égayerla première partie de ces mémoires. Quelquecurieux que j’aie été d’en apprendre, je n’airien trouvé de certain en ce genre, que ce queGrimarelz rapporte dans la vie de Molière, d’unsouper fait à Auteuil, où Molière rasseuibloit quel-quefois scs amis dans une petite maison qu’il yavoit louée. Ce fameux souper, quoique peu croya-ble , est très véritable.
Mon père heureusement n’en étoit pas ; le sageBoileau, qui en étoit, y perdit la raison comme lesautres. I.c vin ayant jeté tous les convives dans lamorale la plus sérieuse, leurs réflexions sur lesmisères de la vie, et sur cette maxime des anciens,« Que le premier bonheur est de ne point naître ,elle second de mourir promptement,» leur fitprendre l’héroïque résolution d’aller sur-le-champse jeter dans la rivière : ils y alloient, et elle n’é-toît pas loin. Molière leur représenta qu’une sibelle action ne devoit pas être ensevelie dans lesténèbres de la nuiL, et qu’elle mériloil d’êtrefaite en plein jour. Jls s’arrêtèrent, et se direnten se regardaul les uns les autres, Il a raison , àquoi Chapelle ajouta : « Oui, messieurs , ne nousnoyons que demain matin, et eu attendant allonsboire le vin qui nous reste. » Le jour suivant chan-gea leurs idées, et ils jugèrent à propos de supporter encore les misères do la vie. Boileau a ra-conté plus d’une fois cette folie de sa jeunesse.
J’ai parlé , dans mes réflexions sur la poésie 41 ,d’un autre souper fait chez Molière , pendantlequel La Fontaine fut accablé des railleries doses meilleurs ami», du nombre desquels étoitmon père- Ils ne l’appeloient tous que le bonhomme : e’étoit le surnom qu’ils lui donnaient àcause de sa simplicité. La Fontaine essuya leursrailleries avec tant do douceur , que Molière , quien eut enfin pitié, dit tout bas à son voisin : « Nenous moquons pas du bon homme , il vivra peut-être plus que nous tous. »
La société entre Molière et mon père ne durapas long-temps. J’en ai dit la raison. lîoileau restauni à Molière , qui venoit le voir souvent, et fai-soit grand cas de ses avis. Dans la suite Boileaului conseilla de quitter le théâtre, du moins
comme acteur. «Votre santé , lui dit-il, dépérit,pareeque le métier de comédien vous épuise : quen’y renoncez-vous? Hélas, lui répondit Molièreen soupirant, c’est le point d’honneur qui me re-tient. Et quel point d’honneur? répondit Boileau.Quoi! vous barbouiller le visage d’une moustachede Sganarelle, pour venir sur un théâtre recevoirdes coups de bâton? Voilà un beau point d’hon-neur pour un philosophe comme vous. »
Il regarda loujours Molière comme un génieunique : et le roi lui demandant un jour quel étoitle plus rare des grands écrivains qui avoienl ho-noré la France pendant son règne , il lui nommaMolière. < Je ne le croyois pas, répondit le roi ;mais vousvous y connoissez mieux que moi. »
Boileau se vanta toute sa vie d’avoir appris àmon père à rimer difficilement : à quoi il ajoutoilque des vers aisés n’èioieiit pas des vers aisémentfaits. Il ne faisoil pas aisément les siens, et il a euraison de dire , « Si j'écris quatre mots , j’en effa-cerai trois. » Un de ses amis le trouvant dans sachambre fort agité lui demanda ce qui l’occupoit.« Lnc rime, répondit-il : je la cherche depuis troisheures. Voulez-vous, lui dit cet ami, que j’aillevous chercher un dictionnaire de rimes ? il pourravous être de quelque secours. Non, non, repritBoileau , cherehez-moi plutôt le dictionnaire de laraison.
Il ne s’esl jamais vanté , comme il est dit dansle Bolœana, d’avoir le premier parlé en vers denotre artillerie ; et son dernier commentateurprend une peine fort inutile, en rappelant plusieursvers d’anciens poètes pour prouver le contraire.La gloire d’avoir parlé le premier du fusil et ducanon n’est pas grande. H se vantoit d’en avoir lepremier parlé poétiquement, et par de noblespériphrases.
Il composa la fable du Bûcheron dans sa plusgrande force, et, suivant ses termes, dans sonbon temps. Tl trouvoit celle fable languissantedans La Fontaine. 11 voulut essayer s’il ne pourroitpas mieux faire , sans imiter le style de Marot,désapprouvant ceux qui écrivoient dans ce style.«Pourquoi, disoit-il, emprunter une autre langueque celle de son siècle ? >
L’épitaphe, bonne ou mauvaise, qui se trouveparmi sr.s epigrammes, cl sur laquelle ses com-mentateurs n’ont rien dit, pareequ’ils n’ont pul’entendre , fut faite sur M. de Gourville : ellecommence par ce vers,
Ci-git, justement regrette, etc.
Quoiqu’il ait été accusé d’uimer l’argent, accu-sation fondée sur ce qu’il paroissoit ie dépenseravec peine , il avoit les sentiments nobles cl dés-intéressés. La fierté dans les manières étoit, selonlui, le vice des sots, et la fierté du cœur la vertudes honnête» gens. J’ai fait connoître la générositéavec laquelle il donna tous ses ouvrages aux li-braires, et le scrupule qui lui fit rendre aux pau-vres tout le. reveuu de son bénéfice. Comme ilavoit eu quelque part à l’opéra de Bellérophon,Lulli , soit pour le récompenser, soit pour ie ré-concilier avec l’opéra, lui offrit un présent consi-