MÉMOIRES
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livres, et ménager une somme de six mille livres,qu’il employa aux frais de son mariage.
La gratification de six cents livres que le roi luiavoil fait payer en 1664 ayant été continuée tousles ar.s, sous le ti Ire de pension d'homme de lettres,fut portée dans la suite à quinze cents livres , etenfin à deux mille livres. M. Colbert le fit outrecela favoriser d’une charge de trésorier de Franceau bureau des finances de Moulins , qui étoittombée aux parties casuelles. La demoiselle qu’ilépousa lui apporta un revenu pareil au sien. Lors-qu’il eut l’honneur d'accompagner le roi dans sescampagnes, il reçut de temps en temps des grati-fications sur la cassette , par les mains du premieryalet de chambre. J’ignore si Boileau en recevoitde pareilles.Voici celles que reçut mon père, sui-vant ses registres de recette et de dépense , qu’iltînt avec une grande exactitude depuis son ma-riage. Je. rapporte cet état, pour faire connoîtreles boutés de Louis XIV. C’est un hommage quedoit ma reconnoissunce à la mémoire d’un princesi généreux.
Le 12 avril 1673 reçu sur la cassette. 5no louis.
Le 22 octobre 1679.400
Le 2 juin 1881. Eoo
Le 28 février 1680. 5ua
Le 8 avril 1684 . 5oo
Le 10 mai iti85 . 5 0 o
Le 24 avril 1688. 1000
0900 louis.
Ces différentes gratifications f les louis valoienlalors 11 livres) font la somme de quarante-deuxnulle neuf cerits livres. Il fut gratifié d’une chargeordinaire de gentilhomme de sa majesté le 12 dé-cembre 1690 , à condition de payer dix mille livesà la veuve de celui dont on lui domioit la charge,et il eut enfin , comme historiographe, une pen-sion de quatre mille livres. Voilà sa fortune, quin’a pu augmenter que par ses épargnes, autantque peut épargner un homme obligé de faire desvoyages continuels à la cour et à Formée, et quisc Lrouve chargé de sept enfants.
Sa plus grande fortune fut le caractère de lapersonne qu’il avoit épousée. L’auteur d’un romanassez connu 4 3 a cru faire une peinture admirablede cette union en disant, qu’on doit à sa tendresseconjugale tous les beaux sentiments d’amour ré-pandus dans ses tragédies, pareeque, quand ilavoit de pareils sentiments à exprimer, il alloitpasser une heure dans l'appartement- de sa femme,et, fout rempli d’elle, remontait dans son cabinetpour faire ses vers. «Comme il n’a composé au-cune tragédie profane depuis son mariage, lemerveilleux de cct endroit du roman est très ro-manesque : mais je le puis remplacer par un autretrès véritable et beaucoup plus merveilleux 4A .
Il trouva dans la tendresse conjugale un avan-tage bien plus solide que celui de faire de bonsvers. Sa compagne sut par son attachement à tousles devoirs de femme et de mère, et par son ad-mirable piété, le captiver entièrement, faire ladouceur du reste de sa vie, et lui tenir lieu detoutes les sociétés auxquelles il venoit de re-
noncer, Je ferois connoître la confiance avec la-quelle il lui couimuniquoit ses pensées les plussecrètes, si j’avois retrouvé les lettres qu’il luiécmoil,ct que, sans doute pour lui obéir, elle neconservoit pas. Je sais que les-termes tendres ré-pandus dans de pareilles lettres ne prouvent pastoujours que la tendresse soit dans le cœur, etque Cicéron, à qui sa femme, lorsqu’il étoit enexil, paroissoit sa lumière, sa vio, sa passion , sa
très fidèle épouse , mea lux . tnea vita . mta
desidiTia . fidetissima et optima conjux , répudia
quelque temps après sa chère Terentia pourépouser une jeune filiç fort riche : mais je parlede deux époux que la religion avoit unis, quoiqueaux yeux du monde ils 11c parussent pas faits l'unpour l’autre. L’un n’avoit jamais eu do passion sivive que celle de la poésie : l’autre porta l’indiufércnce pour la poésie jusqu’à ignorer foule savie c.e. que c’est qu’un vers *, et m’ayant entend \parler, il y a quelques années, do rimes mascu-lines et féminines, elle m’r.11 demanda la diffé-rence : à quoi je répondis qu’elle avoit vécu avecun meilleur maître que moi. Elle 11c connut nipar les représentations , ni par la lecture . les tra-gédies auxquelles elle devoit s’intéresser ; elle enapprit seulement les titres par la conversation.Son indifférence pour la fortune parut un jourinconcevable à Boileau. Je rapporte en fait , aprèsavoir prévenu que la vie d’un homme de lettresne fournit pas des faits Lien importants. Mon pèrerapportait de Versailles la bourse de mille louisdont j’ai parlé , et trouva ma mère qui l’attendoitdans la maison de Boileau à Auteuil. Il couriil àelle, cl l’embrassant : « Félicitez-moi, lui dit-il,voici une bourse de mille louis que le roi m’adonnée. » Elle lui porta aussitôt des plaintes contreun de ses enfants qui depuis deux jours 11e vou-loit point étudier. « Une autre fois, reprit-il,nous en parlerons : livrons-nous aujourd’hui ànoire joie.» Elle lui représenta qu’il devoit en arri-vant faire des réprimandes à cet enfant, et conli-nuoit ses plaintes, lorsque Boileau, qui dans sonétonnement sc promeuoit à grands pas, perditpatience, et s’écria : • Quelle insensibilité ! peut-onne pas songer à une bourse de mille louis ! »
On peut comprendre qu’un homme, quoiquepassionné pour les amusements de l’esprit, pré-fère à une femme enchantée de ces mêmes amu-sements , et éclairée sur ces matières , une com-pagne uniquement occupée du ménage , ne lisantde livres que ses livres de piété , ayant d’ailleursun jugement excellent, et étant d’un très bonconseil en toutes occasions : on avouera cependantque la religion a dû être le lien d’une si parfaiteunion entre deux caractères si opposés •, la vivacitéde l’un lui faisant prendrions les événements avectrop de sensibilité , et la tranquillité de l’autre lafaisant paroître presque insensible aux même»évènements. L’on pourroit faire la même ré-flexion sur la liaison des deux fidèles amis. A lavérité, leur manière de penser des ouvrages d’es-prit étant la même, ils avoient le plaisir de s’euentretenir souvent; mais comme ils avoient tousdeux un durèrent caractère, leur union con-stante a-dû avoir pour lien la probile, puisque ,