SL II LA VIE DE JEAN RACINE.
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dans lequel il faïsoït sur-le-champ une paraphrasedu psaume. J’ai entendu dire à M. l'abbé Renau-dut, qui étoit un «les auditeurs , que cette para-phrase leur faisoit sentir toute la beauté du psaume,et les enlevoit.
Un autre exemple de cet enthousiasme qui lesaisissoit dans la lecture des choses qu’il admiroitest rapporté par >1. de Valincour. Il étoil avec luià Autcuil, chez Boileau, avec M. Nicole et quel-ques autres amis distingués. Ou vinL à parler deSophocle, dont il était si grand admirateur, qu’ilnavoil jamais osé prendre un de ses sujets de tra-gédie. Plein de cette pensée, il prend un Sopho-cle grec , cl lit la tragédie d’Œdipe en la tradui-sant sur-le-champ. Il s’émut. à Loi point, ditM. deValincour 56 , que tous les auditeurs éprouvèrentles sentiments de terreur et de pitié dont cettepièce est pleine. « J’ai vu, ajoute-t-il, nos meilleurespièces représentées par nos meilleurs acteurs:rien n’a jamais approché du trouble où me jetace récit ; et au moment que j’écris , je m’imaginevoir encore Racine, le livre à la main, et noustous consternés autour de lui. » Voilà sans doutece qui a fait croire qu’il avoit le dessein de com-poser un Œdipe.
Un morceau d’éloquence qui le inettoit dansl’enthousiasme étoit la prière de Dieu qui terminele livre contre M. Mallet. Il aimoit à la lire, etlorsqu’il se trouvoit avec des personnes disposéesà l’entendre, il les altendrissoit, suivant ce quem’a raconté M. Rollin, qui avoit été présent à unede ces lectures.
Dans l’écrit intitulé le Nouvel Absalon, etc. , quifut imprimé par ordre de Louis XIV , il recon-noîssoit l’éloquence de Démosthènes contre Phi-lippe , et l’on sait quelle admiration il avoit pourDémosthènes. « Ce bourreau fera tant qu’il luidonnera de l’esprit, » dit-il un jour en entendantM. de Toureil qui proposoit dill'érenies manièresd’en traduire une phrase. Boileau avoit la mêmeadmiration pour Démosthènes. • Toutes les fois,disoit il, que je relis l’oraison pour la Couronne ,je me repens d’avoir écrit. »
M. de Valincour rapporte encore que quandmon père avoit un ouvrage à composer, il alloitse promener ; qu’ulors se livrant à son enthou-siasme, il récitait ses vers à haute voix , et quetravaillant ainsi à la tragédie de Hithridaie , dansles Tuileides, où il se croyoit seul, il fut surprisde se voir entouré d’un grand nombre d’ouvriersqui, occupés au jardin , avoienl quitté leur ou-vrage pour venir à lui. 11 ne se crut pas un Orphéedont les chants atliroient ces ouvriers pour lesentendre, puisqu’au contraire , au rapport deM. de Valincour, ils l’entouroient, craignant quece ne fût un homme au désespoir, prêt à se jeterdans le bassin. M. de Valincour eût pu ajouterqu’au milieu même de cet enthousiasme , sitôtqu’il étoit abordé par quelqu’un, H revenoit àlui, n’avoit plus rien de poète , et étoil tout entierà ce qu’on lui disoit.
Segrais , qui admiroit avee raison Corneille,mais qui n’avoit pas raison de le louer aux dépensde Boileau et de mon père , avance , dans ses mé-moires, que celte maxime de La Rochefoucauld,
■ C’est une grande pauvreté de n’avoir qu’unesorte d’esprit, »£ut écrite à leur occasion; « par-oeque, dit Segrais , tout leur entretien roule surla poésie ; ûlez-les de là , ils ne savent plus rien. »Ce reproche , iuj este à l’égard de Boileau même ,l’est encore plus à l’égard de mon père. Un hommequi n’eut été que poète, et qui n’eût parlé quevers, n’eût pas long-temps réussi à la cour. Ilévitoit toujours , comme je l’ai déjà dit, de parlerde ses ouvrages , et lorsque quelques auteurs ve-noient pour lui montrer les leurs , il les renvoyoità Boileau, en leur disant que pour lui il ne semêloit plus de vers. Quand il en parîoit, c’cloilavec modestie, et lorsqu’il se trouvoil avec ce petitnombre de gens de lettres dont, ainsi que Boileau,il cultivoit la société. Ceux qu’ils voyoient le plussouvent éLoient les pères Bourdaloue , BouboursetRapin; MM. Nicole, Valincour, La Bruyère,La Fontaine et Bernier : ils perdirent ce dernieren 1688. Sa mort eut pour cause une plaisanteriequ’il essuya de la part de M. le premier présidentde Harlay, étant à sa lalile. Ce philosophe, queses voyages et les principes de Gassendi avaientmis au-dessus de beaucoup d’opinions communes,n’eut pas la fermeté de soutenir une raillerie assezfroide. Comme il étoit d’un commerce fort doux ,sa mort fut très sensible à Boileau et à mon père.
Leurs amis étoient communs, comme leurssentiments. Tous deux respcctoient autant qu’ilsle dévoient le révérend père Bourdaloue. Lesgrands hommes s’eslimcnl mutuellement, quoiqueleurs talents soient différents. Boileau a publiécombien l’estime du P. Bourdaloue étoit hono-rable pour lui, quand il a dit :
Ma franchise surtout gagna sa bienveillance;
Enfin, après Arnauld, ce fut l’illustre eu FranceQue j’admirai le plus, et qui m’aima le mieux.
En parlant de sa franchise , il en donne unexemple dans ces vers mêmes. 11 eut , au rapportde madame de Sé>igné, à un dîner chez M. deLamoignon , une dispute fort vive avec le com-pagnon du P. Bourdaloue, en présence de cepère, de deux évêques et de Corbinelli. Voicil’iiistoire de celte dispute, écrite par madame deSévignc
On parla des ouvrages des anciens et desmodernes. Despréaux soutint les anciens , à laréserve d’un seul moderne, qui surpasse, à songoût, et les vieux et les nouveaux. Le compagnondu P. Bourdaloue, qui faisoit l’entendu, lui de-manda quel étoil donc ce livre si distingué danssou esprit. Il ne voulut pas le nommer. Corbinellilui dit : « Monsieur, je vous conjure de me le dire ,afin que je le. lise toute la nuit. > Despréaux luirépondit en liant : « Ah! monsieur, vous l’avez luplus d’une fois, j’en suis assuré. » Le jésuite re-prend , et presse Despréaux de nommer cet auteursi merveilleux avec un air dédaigneux, un cotairhô amaro. Despréaux lui dit : « Mon père , ne mepressez point > : le père continue. Enfin Despréauxle prend par le bras, et, le serrant bien fort, luidit : • Mon père, vous le voulez : eh bien , c’estPascal. Morbleu , Pascal ! dit le père tout élonué,