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Oeuvres complètes de J. Racine / revues avec soin sur toutes les éditions de ce poète, avec des notes extraites des meilleurs commentateurs par P. R. Auguis
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SUR LA VIE DE JEAN RACINE.

blioit rien de tout ce qui pouYoit contribuer àl'éducation de ces demoiselles, dont elle se croyoitavec raison particulièrement chargée), elle écrività M. Racine, après la représentation d'Andro-maque : « ^os petites filles viennent de jouer votreAndrornaque, cl lonL si bien jouée quelles ne lajoueront de leur vie, ni aucune autre de vos piè-ces. » Elle le pria dans cette mémo lettre de faire ,dans ses moments de loisir, quelque espèce depoème moral ou historique dont lamour fût en-tièrement banni , et dans lequel il ne crût pas quesa réputation fût intéressée, pareeque la pièceresteroil ensevelie à Saint-Cyr ; ajoutant quil luiimportoit peu que cet ouvrage fût contre les rè-gles, pourvu quil contribuât aux vues quelleavoil de divertir les demoiselles de Saint-Cyr enles instruisant. Cette lettre jeta Racine dans unegrande agitation. Tl vooloît plaire à madame deMaintenon : le refus étoit impossible à un cour-tisan, et la commission délicate pour un hommequi, comme lui, a voit une grande réputation à sou-tenir, et qui, sil avoit renoncé à travailler poul-ies comédiens, ne vouloil pas du moins détruirel'opinion que ses ouvrages avoient donnée de lui.Despréaux , quil alla consulter, décida brusque-ment pour la négative. Ce nétoit pas le comptede Racine. Enfin, après un peu de réflexion, iltrouva dans le sujet dEslher tout ce quil falloitpour plaire à la cour. Despréaux lui-même erifut enchanté» et lexhorta à travailler avec autantde zèle quil en avoit eu pour len détourner.

« Racine ne fut pas long-temps sans porter àmadame de Maintenon , non seulement le plande sa pièce (car il avoit accoutumé de les faire enprose , scène pour scène , avant que den faire lesvers), il porta le premier acte tout fait. Madamede Maintenon en fut charmée, cl sa modestiene put lcmpêcher de trouver dans le caractèred Esthcr, et dans quelques circonstances de cesujet, des choses flatteuses pour elle.^La Yasthyavoit ses applications , Aman des traits de ressem-blance, et, indépendamment de ces idées, l'his-toire dEsther convenoit parfaitement à Saint-Cyr.Les chœurs, que Racine , à limitation des Grecs,avoit toujours en vue de remettre sur la scène , seIrouvoieut placés naturellement dans E sther, et ildoit ravi davoir eu cette occasion de les faireconnoître et den donner le goût. Enfin , je, croisque si lon fait attention au lieu» au temps etaux circonstances, on trouvera que Racine napas moins marqué desprit en cette occasion quedans dautres ouvrages plus beaux en eux-mêmes.

« Esther fut représentée un an après la résolutionque madame de Maintenon avoit prise de ne pluslaisser jouer de pièces profanes à Saint-Cyr. Elleeut un si grand succès, que le souvenir nen est pasencore effacé.

« Jusque il navoit point été question de moi»et nn nimaginoit pas que je dusse y représenter unrôle 9 ; mais, me trouvant présente aux récits queM. Racine venoiL faire à madame de Maintenonde chaque scène , à mesure quil les composoit,jen retenois des vers : et comme jen récitai unjour à M. Racine, U en fut si content , quil de-manda en grâce à madame de Mainteuou de mor-

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donner de faire un personnage ; ce quelle fit. Maisje ne voulus point de ceux quon avoit déjà des-tinés; ce qui lobligea de faire pour moi le pro-logue de sa pièce. Cependant ayant appris, àforce de les entendre , tous les autres rôles, jeles jouai successivement à mesure quune des ac-trices se trouvoit incommodée : caron représentaEsther tout lhiver, et cette pièce, qui devoit êtrerenfermée dans Saint-Cyr, fut vue plusieurs foisdu roi et de toute la cour, toujours avec le mêmeapplaudissement. »

Esther fut représentée en 1689. Les demoisellesavoient été formées à la déclamation par lauteurmême, qui en fit dexcelieutes actrices 8 ®. Pourcette raison il étoit tous les jours, par ordre de ma-dame de Maintenon, dans la maison de Saint-Cyr ;et la mémoire quil y a laissée lui fait tant dhon-neur, quil mest permis den parler. Jose diiequelle y est chérie et respectée , à cause de lad-iuiration queureut toutes ces dames pour la dou-ceur et la simplicité de ses mœurs. Jeus lhon-neur dentretenir, il y a deux mois , quelques unesde celles qui ly virent alors ; elles men parlèrentavec une espèce denthousiasme , et toutes me dirent dune commune voix : « Vous êtes fils dunhomme qui avoit un grand génie et une grandesimplicité. > Elles ont eu la bonté de chcrrherparmi les lettres de madame de Maintenon celles il étoit mention de lui, et men ont commu-nique quatre, que je joins au recueil des lettres.

Des applications particulières contribuèrent en-core au succès de la tragédie dEsther : ccs jeuneset tendres fleurs transplantées éloirnt représentéespar les demoiselles de Saint-Cyr. La Vasthy,comme dit madame de Caylus, avoit quelqueressemblance. Celte Esther qui a puisé ses joursdans la race proscrite par Aman avoit aussi saressemblance : quelques paroles échappées à uuministre avoient, dit-on , donné lieu à ces vers,il sait quil me doit tout , etc. On prétendoil aussiexpliquer ces fenêtres jetées sur les yeux les plussaints , dont il est parlé dans le prologue , en sorteque lauteur avoit suivi Lexemple des anciens,dont les tragédies ont souvent rapport aux événe-ments de leur temps 6l .

Madame de Sévigné parle dans ses lettres desapplaudissements que reçut cette tragédie :

« Le roi et toute la cour sont, dit-elle 6 2 , char-més dEslfier. M. le Prince y a pleuré ; madamede Maintenon et huit jésuites , dont étoit le P. Gail-lard , ont honoré de leur présence la dernière re-présentation. Enfin cest un chef-dœuvre de Ra-ciue. » Elle dit encore dans un autre endroit 85 :«Racine sest surpassé ; il aime Dieu comme ilaimoit ses maîtresses 8 *; il c.-l pour les choses sain-tes comme il étoit pour les profanes. La sainteEcriture est suivie exactement. Tout est beau,tout est grand , tout est écrit avec dignité 6S . >

Les grandes leçons que contient cette tragédiepour les rois, que leurs ministres trompent sou-vent ; pour les ministres , quaveugle leur fortune ;cl pour les innocents, qui, prêts à périr, voient leciel prendre leur défense ; les applaudissementsréitérés de la cour, et surtout ceux du roi, quihonora plusieurs fois cette pièce de sa présence ,