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MÉMOIRES
à'Esther, qui se faisoient avec une grande dépensepour les habits , les décorations et la musique.
Madame de Caylus fait peut-être une prédic-tion •véritable , lorsqu’elle dit qvCAthalie sera tou-jours admirée 7 2 ; mais elle ne le fut pas d’abord dupublic , et lorsqu’elle parut imprimée en i 6g 1 ,elle fut très peu recherchée. On avoit entendudire qu’elle étoit faite pour Saint-Cyr, et qu’unenfant y faisoit un principal personnage: on sepersuada que c’étoit une pièce qui n’étoit quepour des enfants, et les gens du monde furentpeu empressés de la lire. Ceux qui la lurent pa-rurent froids d’abord , et M. Arnauld , en latrouvant fort belle , la mettoit au dessous d'Esther.Un docteur de Sorbonne peut aisément sc trom-per en jugeant de tragédies; mais la manière dontil avoit parié de Phèdre faisoit voir qu’en ces ma-tières même il 11’avoit pas coutume de se tromper.Voici la lettre qu’il écrivit à ce sujet :
« J’ai reçu Alkalie , et l’ai lue aussitôt deux outrois fois avec une grande satisfaction. Si j’avoisplus de loisir, je vous marquerois plus au longce qui me la fait admirer. Le sujet y est traitéavec un art merveilleux : les caractères bien sou-tenus, les vers nobles et naturels. Ce qu’on y faitdire aux gens de bien inspire du respect pour lareligion et pour la vertu , et ce qu’on lait dire auxméchants «'empêche point qu’on n'ait horreur deleur malice ; en quoi je trouve que beaucoup depoêles sont blâmables, mettant tout leur esprità faire parler leurs personnages d’une manièrequi peut rendre leur cause si bonne, qu’on estplus porté à approuver ou à excuser les plus mé-chantes actions qu’à en avoir de la haine. Maiscomme il est Lien difficile que deux cillants d’unmeme père, soient si également parfaits qu’il n’aitpas plus d’inclination pour l’un que pour l’autre ,je. voudrais bien savoir laquelle de ces deux piècesil aime davantage. Pour moi. je vous dirai fran-chement que les charmes de la cadette n’ont pum’empêcher de donner la préférence à l’aînée.J’en ai beaucoup de raisons , dont la principaleest que j'y trouve beaucoup plus de choses trèsédifiantes et très capables d’inspirer de la piéLé. *Un pareil jugement, quelque fiatteur qu’ilsoil,ne satisfait point un auteur toujours pins content,suivant la coutume, de son dernier ouvrage quedes autres, surtout lorsqu’il en a de si justes rai-sons. Etonné de voir que sa pièce, loin de fairedans le public l’éclat qu’il s’en étoit promis, res-toit presque dans l’obscurilc, il s’imagina qu’ilavoit manqué son sujet, et il l’avouoil sincèrementà Boileau , qui lui smitenoit au contraire t\uA tha-lle étoit son chef-d’œuvre. «Je m’y cannois , luidisoit-il, et le public y reviendra. » Sur ces espé-rances l’auteur se rassurait : il a cependant ététoujours convaincu que s’il avoit fait quelque chosede parfait, c’éloit Phèdre ; et sa prédilection pourcette pièce étoit fondée sur des raisons très fortes.Car, quoique l’action d’Athalie soit bien pinsgrande , le caractère de Phèdre est, comme celuid’OEdipe, un de ces sujets rares qui ne sont pasl’ouvrage des poètes, et qu’il faut que la fable oul’histoire leur fournissent. Tout le monde saitque la principale qualiLé qu’Aristote, ou plutôt
que la tragédie demande dans son héros, est qu’ilne soit ni tout-à-fait vicieux, ni tout-à-fait ver-tueux, parecqu’im scélérat, quelque malheur quilui arrive , ne faiL jamais pitié , et qu’un hommeloul-à-fait exempt de l'oiblcsse, et qui ne s’estattiré sou malheur par aucune faute , cause plusde chagrin que de pitié; au lieu que le malheu-reux qui mérite de l’être, et qui en même tempsmérite d’être plaint, intéresse toujours: et c’estce qui se trouve admirablement dans Phèdre,qui, dévorée par une infâme passion , est toute lapremière à se prendre eu horreur. Je ne saismême si par là son caractère n’est pas beaucoupplus tragique que celui d'Œdipe, qui dans lefond n’est qu’un homme fort ordinaire à qui lehasard a fait commettre de grands crimes sausqu’il en ait eu l’intention , et chez qui l’on nepeut voir cette douleur vertueuse qui fait la beautédu caractère de Phèdre. Mais on peut dire aussique ce caractère est le seul qui soit dans cettetragédie , au lieu que dans A thalle, où se trou-vent à la fois plusieurs grands caractères, l'actionest plus grande, plus intéressante, et conduiteavec plus d’art, en sorte qu’on pourrait, à monavis, concilier les deux sentiments , en disant quele personuage «le Phèdre est le plus parfait despersonnages tragiques , et qu'Athalie est la plusparfaite des tragédies.
On en reconuut enfin le mérite ; mais la pré-diction de Boileau u’eut sou accomplissement quefort tard,et long-temps après la mort de l’auteur^.Les vrais connaisseur? vantèrent le mérite de cettepièce. M. le «lue d’Orléans , régent «lu royaume ,voulut connoître quel effet elle produirait sur lethéâtre , et, malgré la clause insérée dans le pii-vilége, ordonna aux comédiens de l'exécuter. Lesuccès fut étonnant, et les premières représenta-tions faites à la cour donnoient un nouveau prixà celte pièce, pareeque le roi étant à joui prèsde l’àge «le Joas, un ne pouvoir, sans s’attendrirsur lui, entendre quelques vers, comme ceux-ci :
Voilà donc votre roi, votre unique espérance.
J’ai pris soin jusqu’ici de vous le conserver...
Du iulele David c’est le précieux reste...
Songez qu’en cct enfant tout Israël réside...
Voilà quel fut le sort «le cette fameuse tragé-die , qui, du côté de l’intérêt, n’avant rien pro-duit à l’auteur ni à sa famille , a été si utile de-puis aux libraires et aux comédiens . et, du côtéde la gloire, en a acquis une si éloignée dutemps de l’auteur, qu’il n’a jamais pu la pré-voir. Il étoit heureusement détaché depuis long-temps de l’amour de la gloire humaine: il en de-voit connoîlre mieux qu’un autre la vanité. Béré-nice, dans sa naissance , fit plus de bruit qu’Athalie.
S'il ne fut pas récompensé de ses «leux tragédiessaintes par les éloges du publie , il en fut récom-pensé parla satisfaction que Louis XIV témoignaen avoir reçu, et il eu eut pour preuve, au moisde décembre 1690 , l'agrément d’une charge degentilhomme ordinaire de sa majesté 74 . Il eut en-core l’avantage de contenter madame de Mainte-non, la seule protection qu’il ait cultivée. Enfin