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SUR LA VIE DE JEAN RACINE.
U acquit l’estime des dames de Saint-Cyr, qui,dans le voyage dont j’ai parlé plus haut, m’euparlèrent avec tant de zèle, que leurs discoursm’ont plus appris à l’admirer, que ses ouvragesne me l’avoieut encore fait admirer. Une deslettres de madame de Maintenon apprend qu’ilrevit aveu Boileau les constitutions de cette mai-son , pour corriger les fautes de style.
Dégoûte plus que jamais de la poésie par lemalheureux succès d'Atlwlie, et résidu de neplus s’occuper de vers , il fit la campagne deNamur, où il suivit de près toutes les opérationsdu siège. Ses lettres écrites à Boileau du campdevant Namnr font bien connoitre qu’il ne son-geoit plus qu’à être historien,
Boileau étoit alors occupé de la poésie, et il yéloil retourné à peu près dans le même tempsque son ami. Des raisons l’y avaient rappelé. Per-rault, après avoir lu à l'académie son poème dus’bcle de I.i/uis-lc-(li-and , fil imprimer les paral-lèles des anciens et des modernes. Les amateursdu lion goût furent indignés de voir les ancienstraités avec tant de mépris par un homme quiles eonnoissoit si peu. Ou animoit Boileau à luirépondre. < S’il ne lui répond pas . dit M. leprince de Comi à mon père, vous pouvez l’as-surer que j’irai à l’académie écrire sur son fau-teuil: Tu dors, lîrutus. • Il se réveilla et com-posa son ode sur la prise de Namur, pour donnerune idée, de l’enthousiasme de Pindare , maltraitépar -M. Perrault. Il acheva la satire contre lesfemmes , ouvrage projeté et abandonné plusieursannées auparavant : il donna contre M. Perraultles Réflexions sur Lmigin, et composa ensuite saonzième satire et ses trois dernières épîtres.
En se réveillant . il réveilla ses ennemis. L’odesur Namur ne produisit pas l'effet qu'il avoit envue , qui éloil de faire admirer Pindare. La satirecontre les femmes, qu’on imprima séparément,fut si prodigieusement vendue et critiquée, que,tandis que le libraire étoit content, l’auteur sedésespéroii, « Rassurez-vous , lui disoit mon père :vous avez attaqué un corps très nombreux, etqui n’est que langues: l’orage passera. > Il futlong , quoique lîoileau , en attaquant les femmes ,eût mis pour lui madame de Maintenon par cesvers ;
J’en sais une chérie et dti monde et de Dieu, etc.
M. Arnauld , qui, à l’occasion de cette satire ,écrivit en 1 G9 4 à M. Perrault la lettre que Boileauappela son apologie, ne fut pas son apologiste entout, puisqu'aprcs avoir lu les Réflexions sur Lou-gin, il écrivit la lettre suivante, qui n'a jamaisété imprimée, à ce que je crois, et qui mérited'être connue.
« Je n’eus pas plus tût reçu les Œuvres diverses,que je me mis à lire ce qu’il y a de nouveau.J'en ai été merveilleusement satisfait, et je douteque le bon Homère a>il jamais eu un plus exactet plus judicieux apologiste. CVst tout le remer-ciement que je vous supplie de faire do ma partà l'auleur, et d’y ajouter seulement que j’estimetrop notre amitié pour la mettre au nombre de
ces amitiés vulgaires qui ont besoin de compli-ments pour s’entretenir. Je passe encore plus loin,et j ose m assurer qu’il ne trouvera pas mauvaisque je lui remarque ce que j’ai trouvé dans sesRéflexions critiques que je souhaiterois qui n'yfût pas , et ce qui 11’auroit pas dû y être, s’ilavoir fait plus d'attention à celle belle règle qu’ila donnée dans sa neuvième épîlre :
Rien n’est beau que le vrai : le vrai seul est aimable ;Il doit régner partout, et meme dans la fable-De toute fiction l’adroite faussetéNe tend qu’à faire aux yeux briller la vérité.
Ce que je souliaiteiois qui ne fût pas dans lesRéflexions, est ce que j’y ai trouvé de il. Perraultle médecin. On dit, sur la foi d’un célèbre archi-tecte , que la façade du Loutre n'est pas de lui,mais du sieur Le Yau, et que ni l’Arc de triom-phe ni l’Observatoire ne sont pas l’ouvrage d’unmédecin de la faculté. Cela ne me paroît avoiraucune vraisemblance, bien loin d’èlre vrai.Comment donc pourra-t-il plaire , s’il 11’y a quela vérité qui plaise ? Je ne crois pas (le plus qu’ilsoit permis d’uler à un homme de mérite, surun ouï-dire, l'honneur d’avoir fait ses ouvrages.Les règles qu’on a établies dans le premier cha-pitre du dernier livre contre M. Mallet ne pour-voient pas servir à autoriser cct endroit des Ré-flexions. Je souhaiterois aussi qu’il fût disposé, àdéclarer que ce qu’il a dit du médecin de Flo-rence n’est qu’une exagération poétique que lespoètes ont accoutumé d’employer contre tous lesmédecins, qu’ils savent bien qu’un ne prendrapas pour leur vrai sentiment ; et qu’après toutil rcconnoît que M. Perrault le médecin a passéparmi ses confrères pour médecin habile.
Boileau avoit sans doute vu celte lettre quandil écrivit son remerciement à M. Arnauld, à la finduquel il lui dit :
« Puisque vous prenez un si grand intérêt à lamémoire de feu M. Perrault le médecin , à lapremière édition de mon livre il y aura dans lapréface un article exprès en faveur de ce mé-decin, qui sûrement n’a point fait la façade duLouvre, ni l’Observatoire, nj l'Arc de triomphe,comme on le prouvera démonstrativement; maisqui au fend étoit un homme de beaucoup demérite, grand physicien, cl, ce que j’eslimeencore plus que tout cela, qui avoit l'honneurd'être votre ami. >
M. Arnauld mourut peu après avoir écrit lalettre que je viens de donner, et son cœur futapporté à Port Royal à la fin de 1694. Mon pèrecrut qu’à cette cérémonie, où quelques parentsinvités ne vinrent' pas, il pouvoit d’autant moinsse dispenser d’assister, que la mère Racine y pré-sidoit en qualité d'abbesse. Il y alla donc et com-posa deux petites pièces dç vers : l’une qui com-mence ainsi, Sublime en scs écrits, etc., et qui setrouve dans la dernière édition de ses œuvres;l’autre qui dans le Nécrologe de Port-Royal estattribuée par erreur à M- l'abbé Régnier, et dontvoici les deux premiers vers:
liai des uns, chéri des autres,
Estimé de tout l’univers, etc.