i36 LES PLAIDEURS.
amis me firent commencer une pièce qui ne tardaguère à être achevée.
Cependant !a plupart du monde ne se souciepoint de l'intention ni de la diligence de» auteurs.On examina d’abord mon amusement comme onauroil fait une tragédie. Ceux même qui s’yéloient le plus divertis eurent peur de n’avoir pasri dans les règles, et trouvèrent mauvais que jen’eusse pas songé plus sérieusement à les faire rire.Quelque» autre» s’imaginèrent qu’il étoit bienséantà eux de s’y ennuyer, et que les matières de pa-lais ne pouvoient pas êive un sujet de divertisse-ment pour les gens de cour. La pièce lut bientôtaprès jouée à Versailles. On ne fit point de scru-pule de s’y réjouir; cl ceux qui avoienl cru sedéshonorer 3 de rire à Paris furent peut-êtreobligés de rire à Versailles pour se faire honneur.
. Ils auroirnt tort, à la vérité , s’ils nie repro-
choient d’avoir fatigué leurs oreilles de trop dej chicane. C’est une langue qui m’est plus étrangèrei qu’à personne ; et je n’ai employé que quelques
j mois barbares que je puis avoir appris * dans le
j cour» d’un procès que ni mes juges ni moi n’avonsI bien entendu.
Si j’appréhende quelque chose, c’est que despersonnes un peu sérieuses ne traitent de badine-ries le procès du chien et les extravagances dujuge. Mais enfin je traduis Aristophane, et l’ondoit se souvenir qu'il avoil alfaire à desspeclateursassez difficiles. Les Athéniens savoient apparem-
ment ce que c’étoit que le sel atlique, et ils étoientbien sûrs, quand ils «voient ri d’une chose , qu’ilsn’avoient pas ri d’une sottise.
Pour moi, je trouve qu’Aristopliane a eu raisonde pousser les choses au-delà du vraisemblable.Les juges de l’aréopage n’auroient pas peut- êtretrouvé bon qu’il eût marqué au naturel leur avi-dité de gagner, les bons tour» de leurs secrétaires ,et les forfanteries de leurs avocats. Il éloit à proposd’outrer un peu les personnages pour les empêcherde se reconnoîli e. Le public ne laissoil pas de dis-cerner le vrai au travers du ridicule; et je m’as-sure qu’il vaut mieux avoir occupé l’impertinenteéloquence de deux orateurs autour d’un chien ac-cusé , que si l’on avoil mis sur la sellette un véri-table criminel, et qu’on eût intéressé les specta-teurs à la Tie d’un homme.
Quoi qu’il en soit, je puis dire que notre sièclen’a pas été de plus mauvaise humeur que le sien ;et que si le but de ma comédie étnit de. faire rire.jamais comédie n’a mieux attrapé son but. Ce n’estpas que j’attende nu grand honneur d’avoir assezlong-temps réjoui le monde ; mais je me suis quel-que gré de l’avoir fait sans qu’il m’en ait coûtéune seule 5 de ces sales équivoques et de ces mal-honnêtes plaisanteries qui coûtent maintenant sipeu à la plupart de nos écrivains, et qui font re-tomber le théâtre dans la turpitude d’où quelquesauteurs plus modestes l’avoient tiré.
PERSONNAGES.
I)ANDIN, juge.
LEANDRE , fils de Damlin.CIIICANEAU, bourgeois.
ISABELLE, fille de Chicancau.
La scène
LA COMTESSE.
PE TT T JEAN, portier.L’INTIMÉ, secrétaire.LE SOUFFLEUR.
dans une ville de ta basse Normandie.
ACTE PREMIER.
SCÈNE T.
PETIT-JEAN, traînant un gros sac de procès.
Ma foi, sur l’avenir bien fou qui sc fiera :
Tel qui rit vendredi dimanche pleurera.
Un juge, l’un passé, me prit à son service ;
Il m’avoil fait venir d’Amiens pour être suisse.Tous ces Normands vouloient se divertir de nous :On apprend à hurler, dit l’autre, avec les loups.Tout Picard que j’étois, j’étois un bon apôtre,
Et je faisois claquer mon fouet tout comme un autre.Tous les plus gros monsieurs me partaient chapeaubas ? :
Monsieur de Petit Jean , ali ! gros comme le bras.Mais sans argent l’honneur n’est qu’une maladie.Ma foi , j’étois un franc portier de comédie 8 :
On avoil beau heurter cl m’ôter son chapeau ,
On n’entroit pas chez nous sans graisser le marteau.Point d’argent, point de suisse; et ma porte étoîtclose.
Il est vrai qu’à Monsieur j’en rendois quelquechose :
Nous comptions quelquefois. On me donnoil le soinDe fournir la maison de chandelle et de foin :Mais je n’y perdois rien. Enfin , vaille que vaille ,J’aurois sur le marché fort bien fourni la paille.C’est dommage : il avoil le cœur trop au métier 9 ;Tous les jours le premier aux plaids, et le dernier ,0 ;EL bien souvent tout seul, si l’on l’eût voulu croire,11 s’y seroil couché saus manger ni sans boire.
Je lui disois parfois : * Monsieur Perrin-Dandin ,«Tout franc, vous vous levez tous les jours trop« malin.
« Qui veut voyager loin ménage sa monture ;
« Buvez, mangez, dormez, et faisons feu qui dure.*