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Oeuvres complètes de J. Racine / revues avec soin sur toutes les éditions de ce poète, avec des notes extraites des meilleurs commentateurs par P. R. Auguis
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i58 lïRÏTANNICTJS.

un homme aussi jeune que Bi'itannicus pour lehéros dune tragédie. Je leur ai déclaré , dans lapréface dAndromaque, le sentiment dAristotesur le héros de la tragédie; et que , Lien loin dêtreparfait, il faut toujours quil ait quelque imper-fection. Mais je lour dirai encore ici qu'un jeuneprince de dix-sept ans, qui a beaucoup de cœur,beaucoup damour, beaucoup de franchise et beau-coup de crédulité , qualités ordinaires dun jeunehomme, m'a semblé très capable dexciter la com-passion. Je nen veux pas davantage.

« Mais, disent-ils, ce prince nentroit que danssa quinzième année lorsquil mourut. On le faitvivre, lui elNarcisse, deux ans plus quils nontvécu.» Jcnaurois point parlé de cette objection,si elle navoit été faite avec chaleur par un homme 5qui sest donné la Übrrté de faire régner vingt ansun empereur qui nen a régné que huit, quoiquece changement soit bien plus considérable dansla chronologie , lon suppute les temps par lesannées des empereurs.

Junie ne manque pas non plus de censeurs : ilsdisent que dune vieille coquette, nommée JuniaSilana, jen ai lait une jeune fille très sage. Quau-roienî-ilfi à me répondre si je leur disois que cetteJunie est un personnage inventé , comme lEmiliede Cinna , comme la Sabine dHorace ? Mais jai àleur dire que , sils avoient bien lu l'histoire, ilsauroient trouvé une Junia Caïvina , de la familledAuguste, sœur de Silauus, à qui Gandins avuitpromis Octavie. Celte Junie étoit jeune , belle , et,comme dit Sénèque, festivissiinaomnlumpuellarum.Elle aimoit tendrement son frère; et leurs enne-mis, dit Tacite, les accusèrent Ions deux dinceste,quoiquils ne fussent coupables que dun peu din-discrétion. Si je la présente plus relenue quellenétoit, je nai pas ouï dire quil nous fût défendude rectifier les mœurs dun personnage, surtoutlorsquil nest pas connu.

Lon trouve étrange quelle paroisse sur le théâtreaprès la mort de Britaniiiens. Certainement la dé-licatesse est grande de ne pas vouloir qu'elle diseen quatre vers assez touchants quelle passe chezOctavic. «Mais , disent-ils, cela ne valoit pas lapeine de la faire revenir, un autre lauroît pu ra-conter pour elle. » Ils no savent pas quune desrègles du théâtre est de ne mettre en récit que leschoses qui ne se peuvent passer en action ; et quetous les anciens font venir souvent sur la scène desacteurs qui nont dautre chose à dire, smon quilsviennent dun endroit, et quils sen retournent enun autre.

«Tout cela est inutile, disent mes censeurs : lapièce est finie au récit de la mort de Britannicus,et lon ne devroit point écouter le reste. » On lé-coute pourtant, et même avec autant dattentionquaucune fin de tragédie. Pour moi, jai toujourscompris que la tragédie étant limitation dune ac-tion complète, plusieurspersonnes concourent,cette action nest point finie que lon ne sache enquelle situation elle laisse ces mêmes personnes.Cest ainsi que Sophocle en use presque partout:cest ainsi que dans lAntigone il emploie autantde vers à représenter la fureur dHémon et la pu-nition de Crèon après la mort de cette princesse,

que jen employé aux imprécations dAgrippine,à la retraite de Junie, à la punition de Narcisse ,et au désespoir de Néron, après la mort de Bri-tannicus.

Que faudroit-il faire pour contenter des jugessi difficiles? La chose sHioit aisée , pour peu quonvoulût trahir le bon sens. 11 ne faudroit que sécar-ter du naturel pour se jeter dans lextraordinaire.Au lieu dune action simple, chargée de peu dematière, telle que doit être une action qui se passeen un seul jour, et qui, savançant par degrésvers sa fin, nest soutenue que par les intérêts ,les sentiments et les passions des personnages ; ilfaudroit remplir cette même action de quantitédincidents qui ne se pourroient passer quen unmois, dun grand nombre de jeux de théâtre dau-1ant plus surprenants qu'ils seroient moins vrai-semblables, dune infinité de déclamationslon feruil dire aux acteurs tout le contraire de cequils devroient dire. Il faudroit, par exemple,représenter quelque héros ivre, qui se voudroitfaire haïr de sa maîtresse de gaieté de cœur , unLacédémonien grand parleur 6 , un conquérantqui ne débilcroit que des maximes damour, unefemme qui donneroit des leçons de fierté à desconquérants. Voilà sans doute de quoi faire récriertous ces messieurs. Mais que diroil cependant lepetit nombre de gens sages auxquels je mefforcedéplaire? De quel front oserois-je me montrer,pour ainsi dire , aux yeux de ces grands hommesde lantiquité que jai choisis pour modèles ? Car,pour me servir de la pensée dun ancien, voilàles véritables spectateurs que nous devons nousproposer ; et nous devons sans cesse nous deman-der : que diroienl Homère et Virgile, sils iisoientces vers? que diroit Sophocle, sil voyoil repré-senter cette scène? Quoi quil en soit, je nai pointprétendu empêcher quon ne parlât contre mesouvrages : je laurois prétendu inutilement : Quidde te alii loquantur ipsi videant , dit Cicéron , sedf oquentur lamen 7 .

Je prie seulement le lecteur de me pardonnercelte petite préface , que jai faite pour lui rendreraison de ma tragédie. Il ny a rien de plus natu-rel que de se défendre quand on se croit injuste-ment attaqué. Je vois que Tércnee même semblenavoir fait des prologues que pour se justifiercontre les critiques dun vieux poète malinten-tionné , malcvoli veterts poetæ, cl qui venoif bri-guer des voix contre lui jusquaux heures lonreprésentait ses comédies.

.Occœpta est agi ,

« Exclamai, elc 8 . »

On me pouvoil faire une difficulté quon ne mapoint faite. Mais ce qui est échappé aux specta-teurs pourra être remarqué par les lecteurs. Cestque je fais entrer Junie dans les vestales,,selon Aulu-Gelle, on ne recevoit personne au-dessous de six ans, ni au-dessus de dix. Mais lepeuple prend ici Junie sous sa protection ; et jaicru quen considération de sa naissance , de savertu et de son malheur , il pouvoit la dispenserde lâge prescrit par les lois , comme il a dispensé