i66
BRITANNICÜS.
On dit plus : vous souffrez , sans en être offensée,Qu’il vous ose , madame, expliquer sa pensée :Car je ne croirai point que sans me consulterLa sévère Junie ait voulu le flatter,
Ni qu’elle ait consenti d’aimer et d'être aimée,Sans que j’en sois instruit que parla renommée.
JtfNIE.
Je ne vous nierai point, seigneur, que ses soupirsM’ont daigné quelquefois expliquer ses désirs.
Il n’a point détourné ses regards d’une filleSeul reste du débris d’une illustre familLe :Peut-être il se souvient qu’en un temps plus heureuxSon père me nomma pour l’objet de ses vœux.
Il m’aime : il obéit à l’empereur son père,
Et j’ose dire encore , à vous, à votre mère :
Yos désirs sont toujours si conformes aux siens 5 *...NÉRON.
Ma mère a ses desseins, madame : et j'ai les miens.Ne parlons plus ici de Claude et d’Agrippine ;
Ce n’est point par feur choix que je me détermine.C'est à moi seul, madame, à répondre de vous;Et je veux de ma main vous choisir un époux.jcnik.
Ah ! seigneur, songez-vous que toute autre allianceFera honte aux Césars, auteurs de ma naissance?
NÉRON.
Non , madame , l’époux dont je vous entretiensPeut sans honte assembler vos aïeux cL les siens;Vous pouvez , sans rougir, consentir à sa flamme.
JUNIE.
Et quel est donc , seigneur, cet époux ?
NÉRON.
Moi, madame.
Vous!
JTTNIE.
NKKON.
Je vous nommerois, madame, un autre nom ,Si j’en savois quelque autre au-dessus de Néron.Oui, pour vous Caire uu chois où vous puissiezsouscrire ,
J’ai parcouru des yeux la cour, Home, et l’empire.Plus j’ai cherché, madame, et plus je cherche encorEn quelles mains je dois confier ce trésor;
Plus je vois que César, digne seul de vous plaire +En doit être lui seul l’heureux dépositaire ,
El ne peut dignement vous confier qu’aux mainsA qui Home a commis l’empire des humains.Vous-même, consultez vos premières années:Claudhis à son fils les avoit destinées ;
Mais c’étoit en un temps où de l’empire entierIl crovoit quelque jour le nommer l’héritier.
Les dieux ont prononcé. Loin de leur contredire 5 *,C’est à vous de passer du côté de l’empire.
En vain de ce présent ils m’auroienl honoré,
Si votre cœur devoit en être séparé ;
Si tant de soins ne sont adoucis par vos charmes ;Si, tandis que je donne aux veilles , aux alarmes ,Les jours toujours à plaindre et toujours enviés ,
Je ne vais quelquefois respirer à vos pieds.Qu’Octavie à vos yeux ne fasse point d’ombrage :Home, anssi bien que moi, vous donne son suffrage,Répudie Octavie, et me fait dénouerUn hymen que le ciel ne veut point avouer.Songez-y dune , madame , et pesez en vous-mêmeCe choix digne des soins d’un prince qui vous aime,
Digne de vos beaux yeux trop long-temps captivés ,Digne de l’univers à qui vous vous devez.
JUNIE.
Seigneur, avec raison je demeure étonnée.
Je me vois, dans le cours d’une même journée,Comme une criminelle amenée en ces lieux:
Et lorsque avec frayeur je parois à vos yeux,
Que sur mon innocence à peine je me fie ,
Vous m'offrez tout d’un coup la place d’Octavie.
J'ose dire pourtant que je n’ai méritéNi cet excès d’houneur , ni celle, indignité.
Et pouvez-vous, seigneur, souhaiter qu’une filleQui vil presque eu naissant éteindre sa famille,Qui, dans l’obscurité nourrissant sa douleur,
S’est fait une vertu conforme à son malheur,
Passe subitement de celte nuit profonde
Dans un rang qui l’expose aux yeux de tout le monde,
Dont je n’ai pu de loin soutenir la clarté 55 ,
Et dont une autre enfin remplit la majesté ?
NÉRON.
Je vous ai déjà dit que je la répudie :
Ayez moins de frayeur ou moins de modestie.N’accusez point ici mon choix d’aveuglement ;
Je vous réponds de vous ; consentez seulement.
Du sang dont vous sortez rappelez la mémoire ;
Et ne préférez point à la solide gloire
Des honneurs dont César prétend vous revêtir,
La gloire d’un refus sujet au repentir.
JUNIE.
Le ciel commît, seigneur, le fond de ma pensée.
Je ne me flatte point d’une gloire insensée:
Je sais de vos présents mesurer la grandeur ;
Mais plus ce rang sur moi répandrait de splendeur,Plus il me feroit honte, et mctlroit en lumièreLe crime d’en avoir dépouillé l’héritière.
NÉRON.
C’est de scs intérêts prendre beaucoup de soin ,Madame; et l’amitié ne peut aller plus loin.
Mais ne nous flattons point, et laissons le mystère :
La sœur vous touche ici beaucoup moins que le frère ;Et pour Brilannicus...
JUNIE.
11 a su me toucher,
Seigneur ; et je n’ai point prétendu m’en cacher.Cette sincérité , sans doute, est peu discrète;
Mais toujours démon cœur ma bouche est l'interprète.Absente de la cour, je n’ai pas dû penser,
Seigneur, qu’en l’art de feindre il fallût m’exercer.J’aime Brilannicus. Je lui fus destinéeQuand l’empire devoit suivre son hyménée ;
Mais ces mêmes malheurs qui l’en ont écarté,
Ses honneurs abolis, son palais déserté 64 ,
La fuite d’une cour que sa chute a bannie,
Sont autant de liens qui retiennent Junie.
Tout ce que vous voyez conspire à vos désirs,
Vos jours toujours sereins roulent dans lesplaisirs,L’empire en est pour vous l’inépuisable source ;
Ou , si quelque chagrin en interrompt la course ï5 ,Tout l'univers, soigneux de les entretenir,S’empresse à l'effacer de votre souvenir 5e .Britannieus est seul. Quelque ennui quilepresse ,
Il ne voit, dans son sort, que moi qui s’intéresse 5 1 .
Et n’a pour tout plaisir, seigneur, que quelquespleurs
Qui lui font quelquefois oublier ses malheurs.