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Oeuvres complètes de J. Racine / revues avec soin sur toutes les éditions de ce poète, avec des notes extraites des meilleurs commentateurs par P. R. Auguis
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BRITANNICÜS.

On dit plus : vous souffrez , sans en être offensée,Quil vous ose , madame, expliquer sa pensée :Car je ne croirai point que sans me consulterLa sévère Junie ait voulu le flatter,

Ni quelle ait consenti daimer et d'être aimée,Sans que jen sois instruit que parla renommée.

JtfNIE.

Je ne vous nierai point, seigneur, que ses soupirsMont daigné quelquefois expliquer ses désirs.

Il na point détourné ses regards dune filleSeul reste du débris dune illustre familLe :Peut-être il se souvient quen un temps plus heureuxSon père me nomma pour lobjet de ses vœux.

Il maime : il obéit à lempereur son père,

Et jose dire encore , à vous, à votre mère :

Yos désirs sont toujours si conformes aux siens 5 *...NÉRON.

Ma mère a ses desseins, madame : et j'ai les miens.Ne parlons plus ici de Claude et dAgrippine ;

Ce nest point par feur choix que je me détermine.C'est à moi seul, madame, à répondre de vous;Et je veux de ma main vous choisir un époux.jcnik.

Ah ! seigneur, songez-vous que toute autre allianceFera honte aux Césars, auteurs de ma naissance?

NÉRON.

Non , madame , lépoux dont je vous entretiensPeut sans honte assembler vos aïeux cL les siens;Vous pouvez , sans rougir, consentir à sa flamme.

JUNIE.

Et quel est donc , seigneur, cet époux ?

NÉRON.

Moi, madame.

Vous!

JTTNIE.

NKKON.

Je vous nommerois, madame, un autre nom ,Si jen savois quelque autre au-dessus de Néron.Oui, pour vous Caire uu chois vous puissiezsouscrire ,

Jai parcouru des yeux la cour, Home, et lempire.Plus jai cherché, madame, et plus je cherche encorEn quelles mains je dois confier ce trésor;

Plus je vois que César, digne seul de vous plaire +En doit être lui seul lheureux dépositaire ,

El ne peut dignement vous confier quaux mainsA qui Home a commis lempire des humains.Vous-même, consultez vos premières années:Claudhis à son fils les avoit destinées ;

Mais cétoit en un temps de lempire entierIl crovoit quelque jour le nommer lhéritier.

Les dieux ont prononcé. Loin de leur contredire 5 *,Cest à vous de passer du côté de lempire.

En vain de ce présent ils mauroienl honoré,

Si votre cœur devoit en être séparé ;

Si tant de soins ne sont adoucis par vos charmes ;Si, tandis que je donne aux veilles , aux alarmes ,Les jours toujours à plaindre et toujours enviés ,

Je ne vais quelquefois respirer à vos pieds.QuOctavie à vos yeux ne fasse point dombrage :Home, anssi bien que moi, vous donne son suffrage,Répudie Octavie, et me fait dénouerUn hymen que le ciel ne veut point avouer.Songez-y dune , madame , et pesez en vous-mêmeCe choix digne des soins dun prince qui vous aime,

Digne de vos beaux yeux trop long-temps captivés ,Digne de lunivers à qui vous vous devez.

JUNIE.

Seigneur, avec raison je demeure étonnée.

Je me vois, dans le cours dune même journée,Comme une criminelle amenée en ces lieux:

Et lorsque avec frayeur je parois à vos yeux,

Que sur mon innocence à peine je me fie ,

Vous m'offrez tout dun coup la place dOctavie.

J'ose dire pourtant que je nai méritéNi cet excès dhouneur , ni celle, indignité.

Et pouvez-vous, seigneur, souhaiter quune filleQui vil presque eu naissant éteindre sa famille,Qui, dans lobscurité nourrissant sa douleur,

Sest fait une vertu conforme à son malheur,

Passe subitement de celte nuit profonde

Dans un rang qui lexpose aux yeux de tout le monde,

Dont je nai pu de loin soutenir la clarté 55 ,

Et dont une autre enfin remplit la majesté ?

NÉRON.

Je vous ai déjà dit que je la répudie :

Ayez moins de frayeur ou moins de modestie.Naccusez point ici mon choix daveuglement ;

Je vous réponds de vous ; consentez seulement.

Du sang dont vous sortez rappelez la mémoire ;

Et ne préférez point à la solide gloire

Des honneurs dont César prétend vous revêtir,

La gloire dun refus sujet au repentir.

JUNIE.

Le ciel commît, seigneur, le fond de ma pensée.

Je ne me flatte point dune gloire insensée:

Je sais de vos présents mesurer la grandeur ;

Mais plus ce rang sur moi répandrait de splendeur,Plus il me feroit honte, et mctlroit en lumièreLe crime den avoir dépouillé lhéritière.

NÉRON.

Cest de scs intérêts prendre beaucoup de soin ,Madame; et lamitié ne peut aller plus loin.

Mais ne nous flattons point, et laissons le mystère :

La sœur vous touche ici beaucoup moins que le frère ;Et pour Brilannicus...

JUNIE.

11 a su me toucher,

Seigneur ; et je nai point prétendu men cacher.Cette sincérité , sans doute, est peu discrète;

Mais toujours démon cœur ma bouche est l'interprète.Absente de la cour, je nai pas penser,

Seigneur, quen lart de feindre il fallût mexercer.Jaime Brilannicus. Je lui fus destinéeQuand lempire devoit suivre son hyménée ;

Mais ces mêmes malheurs qui len ont écarté,

Ses honneurs abolis, son palais déserté 64 ,

La fuite dune cour que sa chute a bannie,

Sont autant de liens qui retiennent Junie.

Tout ce que vous voyez conspire à vos désirs,

Vos jours toujours sereins roulent dans lesplaisirs,Lempire en est pour vous linépuisable source ;

Ou , si quelque chagrin en interrompt la course ï5 ,Tout l'univers, soigneux de les entretenir,Sempresse à l'effacer de votre souvenir 5e .Britannieus est seul. Quelque ennui quilepresse ,

Il ne voit, dans son sort, que moi qui sintéresse 5 1 .

Et na pour tout plaisir, seigneur, que quelquespleurs

Qui lui font quelquefois oublier ses malheurs.