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Oeuvres complètes de J. Racine / revues avec soin sur toutes les éditions de ce poète, avec des notes extraites des meilleurs commentateurs par P. R. Auguis
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218 BAJAZET.

ATAT.IDC.

Si tu venois d’entendre

Quel funeste dessein Roxane Tient de prendre ,Quelles conditions elle veut imposer!

Bajazet doit périr, dit-elle, ou l’épouser.

S’ilserend, que deviens-je en ce malheurextrême ?Et, s’il ne se rend pas , que devient-il lui-même?

ZAÏRE.

Je conçois ce malheur. Mais , à ne point mentir,Votre amour, dès long-temps, a dû le pressentir.ÀIALtDE.

Ah! Zaïre, l’amour a-t-il tant de prudence!

Tout sembloit avec nous être d’intelligence:

Roxane , se livrant tout entière à ma foi,

Du cœur de Bajazet se rcpogoit sur moi,M’ahandonuoit le soin de tout ce qui le touche,Levoyoit par mes yeux, lui parloit par ma bouche :

Et je croyois loucher au bienheureux momentOh j’allois par ses mains couronner mon amant.

Le ciel s’cst déclaré contre mon artifice.

Et que falloif-il donc , Zaïre, que je fisse?

A l’erreur de Roxane ai-je dû m’opposer,

El perdre mon amant pour la désabuser ?

A vaut que dans son cœur cette amour fût formée ,J’aiiu ijs, et je pouvois m’a.ssurer d'être aimée.

Dès nos plus jeunes ans, lu t’en souviens assez ,J.'amour serra les nœuds par le sang commencés.Elevée avec lui dans le sein de sa mère 2 3 ,

J’appris à distinguer Bajazet de son frère ;Elle-même avec joie unit nos volontés :

Et, quoique après sa mort l’un de l’autre écartés,Conservant, sans nous voir, le désir de nous plaire,Nous avons su toujours nous aimer et nous taire.Roxane, qui depuis, loin de s’en défier,

A ses desseins gecrets voulut m’associer,

Ne put voir sans amour ce héros trop aimable :

Elle courut lui tendre une main favorable.

Bajazet étonné rendit grâce à scs soins ,

Lui rendit des respects : pouvoit-il faire moins 2 4 ?Mais qu’aisémenl l’amour croit tout ce qu’il souhaite !De ses moindres respects Roxane satisfaiteNous engagea tous deux, par sa facilité,

A la laisser jouir de sa crédulité.

Zaïre, il faut pourtant avouer ma foiblesse :

D’un mouvement jaloux je ne fus pas maîtresse.

Ma rivale, accablant mon amant de bienfaits.Opposoit un empire à mes foibles attraits;

Mille soins la rendoient présente, à sa mémoire ;

Elle l’entretenoit de sa prochaine gloire :

Et moi, je ne puis rien. Mon cœur, pour tout discours,N’avoît que des soupirs qu’il répêtoit toujours.

Le ciel seul sait combien j’en ai versé de larmes.Mais enfin Bajazet dissipa mes alarmes :

Je condamnai mes pleurs, et jusques aujourd’huiJe l’ai pressé de feindre, et j’ai parlé pour lui.Hélas! tout est fini': Roxane, méprisée.

Bientôt de son erreur sera désabusée.

Car enfin Bajazet ne sait point se cacher;

Je connois sa vertu prompte à s’effaroucher 2fi ,

Il faut qu’à tous moments, tremblante et secourable,Je donne à ses discours un sens plus favorable.Bajazet va se perdre. Ah! si, comme autrefois ,

Ma rivale eût voulu lui parler par ma voix !

Au moins, si j’avois pu préparer son visage sS !

Mais, Zaïre , je puis l’attendre à son passage :

D’un mot ou d’un regard je puis le secourir.

Qu’il l’épouse, en un mot, plutôt que de périr.Si Roxane le veut, sans doute il faut qu’il meure.Il se perdra, te dis-je. Àtalide, demeure;

Laisse , sans t’alarmer, ion amant sur sa foi.Penses-tu mériter qu’on se perde pour toi?Peut-être Bajazet, secondant ton envie,

Plus que tu ne voudras aura soin de sa vie.

ZAÏRE.

Ah! dans quels soins, madame, allez-vous vousplonger a ? ?

Toujours avant le temps faut-il vous affliger ?Vous n’en pouvez douter, Bajazet vous adore.Suspendez . ou cachez l’ennui qui vous dévore :N’allez point par vos pleurs déclarer vos amours.La main qui l’a sauvé le sauvera toujours,Pourvu qu’entretenue en son erreur fatale,Roxane jusqu’au bout ignore sa rivale s a .

Venez en d’autres lieux renfermer vos regrets ,

Et de leur entrevue attendre le succès.

ATALIDE.

Hé bien , Zaïre , allons. El toi, si (a justiceDe deux jeunes amants veut punir l’artifice ,

O ciell si notre amour est condamné de toi,

Je suis la plus coupable , épuise tout sur moi !

ACTE SECOND.

SCÈNE I.

BAJAZET, ROXANE.

ROXANE.

Prince , l'heure fatale est enfin arrivéeQu’à votre liberté le ciel a réservée.

Rien ne me retient plus ; cl je puis, dés ce jour ,Accomplir le dessein qu’a formé mon amour.Non que , vous assurant d’un triomphe facile ,

Je mette entre vos mains un empire tranquille ;Je fais cc que je puis, je vous Pavois promis :J'arme votre valeur contre vos ennemis,

J’écarte de vos jours un péri! manifeste ;

Votre vertu , seigneur, achèvera le reste.

Osmin a vu l’armce ; elle penche pour vous ;

Les chefs de notre loi conspirent avec nous ;

I<e visir Acomat vous répond de Bysance ;

Et moi, vous le savez , je tiens sous ina puissanceCette foule de chefs, d’esclaves, de muets,Peuple que dans ses murs renferme ce palais,

Et duut à ma faveur les âmes asserviesM’ont vendu dès long-temps leur silence et leursvies.

Commencez maintenant : c’est à vous de courirDans te champ glorieux que j’ai su vous ouvrir.Vous n’entreprenez point une injuste carrière - 9 ,Vous repoussez, seigneur, une main meurtrière :L’excniplc en est commun ; et, parmi lessuitans,Ce chemin à l’empire a conduit de tous temps.Mais, pour mieux commencer , hâtons-nous l’unet l’autre

D’assurer à la fois mon bonheur et le vôtre.