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LETTRES DE RACINE.
LETTRE IL
AU MÊME, A PARIS.
Ce jeudi (mars 1660 ].
Je n’ai pu passer tantôt chez tous, comme jetous avois promis, à cause du mauvais temps.Ainsi je vous écris ce billet, afin de yoiis faire sou-venir de la proposition que M. l’Avocat vous fit hierd’aller aux machines. Je tous prie de me manderle jour que vous irez. M. Vitart 11 se laissera peut-être débaucher pour y aller avec nous ; ainsi si macompagnie vous est indifférente, lasiennene vousle sera pas peut-être.
J’ai reçu aujourd’hui réponse de Daphnis, quime fait de grands reproches à cause de son épi-taphe , et qui me menace de me faire bientôt ré-tracter , et de montrer que la croix ne fut jamaisuu partage qu’il voulût embrasser tout seul.
J’ai déjà lu toute la CalUpédie. 1 s et je l’ai ad-mirée. U me semble qu’on ne peut pas faire deplus beaux vers latins. Balzac diroit qu’ils sententtout à fait l’ancienne Borne et la cour d’Auguste ,et que le cardinal du Perron les auroit lus de boncœur. Pour moi , qui ne sais pas si bien quel éloitle goût de ce cardinal, et qui m’en soucie fortpeu , je me contente de vous dire mon sentiment.Vous trouverez dans cette lettre plusieurs ratu res ;mais vous les devez pardonner à un homme qui
sort de table. Vous savez que ce n’est pas le tempsle plus propre pour concevoir les choses bien net-tement, et je puis dire avec autant de raison quel’auteur de la Callipédie, qu’il ne faut pas se mettreà travailler sitôt après le repas.
Niinircun crudam si ad læta cubilia portasPcrdicem , incoctaque agitas genitalia cœna ,
Heu tenue effundes semen «.
Mais il 11e m’importe de quelle façon je vous écrive,pourvu que j’aie le plaisir de vous entretenir -, demême qu’il me seroit bien difficile d’attendre aprèsla digestion de mon souper si je me trouvois à lapremière nuit de mes noces. Je ne suis pas assezpatient pour observer tant de formalités. Cela estpitoyable de fonder un entretien sur trois ouquaire ratures, mais je ne suis pas In seul qui fassedes lettres sur rien. Il y a bien des beaux-espritssujets à faire des lettres à tout prix , et à les rem-plir de bagaLelles, Je ne prétends pas pour celaêtre du nombre.
M. Vitart monte à cheval. Je vous écrirai plusau long quand j’aurai plus de choses à vous man-der. Vale et vive , car le carême ne le défend pas.
Racixk.
LETTRE III.
AU MÊME, A CROSNE.
A Paris, ce dimanche axi soir, 5 septembre 1G60.
Je vous envoie, monsieur, une lettre que La-roque 7 vous écrit, qui vous apprendra assez l’étatoù sont nos affaires, et combien il seroit néces-saire que vous ne fussiez pas si éloigné de nous.Cette lettre vous surprendra peut-être; mais ellenous devoit surprendre bien davantage. nous quiavons été témoins de la première réception qu’ila faite à la pièce. Il la trouvoil tout admirable, etil n’y avoit pas un verB dont il ne parût être char-mé. Il la demanda après, pour en considérer lesujet plus à loisir; et voilà le jugement qu’il vousen envoie ; car je vous regarde comme le prinoi-pal conducteur de celte affaire. Je crois que ma-demoiselle Rosete 8 sera bien plus surprise quenous, vu la satisfaction que la pièce lui avoit don-née. Nous en avons reçu d’elle tout autant quenous pouvions désirer, et ce sera vous seul qui
l’en pourrez bien remercier, comme c’est pourvous seul qu’elle a tout fait. Je ne sais pas à queldessein Laroque montre ce changement. M. Vitarten donne plusieurs raisons, et ne désespère rien.Mais pour moi, j’ai bien peur que les comédiensn’aiment à présent que le galimalias, pourvu qu’ilvienne du grand auteur, car je vous laisse à ju-ger de la vérité de ce qu’il dit sur les vers de VJ-masie.
L’ode 8 est faite, et je l’ai donnée à M. Vitartpour la faire voir à M. Chapelain. S’il n’étoiL passi tard, j’en ferois une autre copie pour vous l’en-voyer dès demain ; mais il est dix heures du soir,et j’ai reçu votre billet à huit. D’ailleurs, je crainsfurieusement le chagrin où vous met votre mala-die, et qui vousrendroit peut-être assez difficilepour ne rien trouver de bon dans mon ode. Celam’embarrasseroit trop, et l’autorité que vous avezsur moi pourroit produire en celte renconlre un