PIERRE CORNEILLE.
107
jour au milieu de mécomptes sans nombre et de cruelles amertumes.Avant de dire un mot de sa vieillesse et de sa fin, nous nous arrêteronspour résumer les principaux traits de son génie et de son œuvre.
La forme dramatique de Corneille n’a point la liberté de fantaisieque se sont donnée Lope de Vega et Shakspeare, ni la sévérité exacte-ment régulière à laquelle Racine s’est assujetti. S’il avait osé, s’il étaitvenu avant d’Aubignac, Mairet, Chapelain, il se serait, je pense, fort peusoucié de graduer et d’étager ses actes, de lier ses scènes, de concentrerses effets sur un même point de l’espace et de la durée ; il aurait pro-cédé au hasard, brouillant et débrouillant les fils de son intrigue, chan-geant de lieu selon sa commodité, s’attardant en chemin, et poussantdevant lui ses personnages pêle-mêle jusqu’au mariage ou à la mort. Aumilieu de cette confusion se seraient détachées çà et là de belles scènes,d’admirables groupes; car Corneille entend fort bien le groupe, et, auxmoments essentiels, pose fort dramatiquement ses personnages. 11 lesbalance l’un par l’autre, les dessine vigoureusement par une parole mâleet brève, les contraste par des reparties tranchées, et présente à l’œildu spectateur des masses d’une savante structure. Mais il n’avait pas legénie assez artiste pour étendre au drame entier cette configuration con-centrique qu’il a réalisée par places; et, d’autre part, sa fantaisie n’étaitpas assez libre et alerte pour se créer une forme mouvante, diffuse,ondoyante et multiple, mais non moins réelle, non moins belle quel’autre, et comme nous l’admirons dans quelques pièces de Shakspeare,comme les Schlegel l’admirent dans Calderon. Ajoutez à ces imperfec-tions naturelles l’influence d’une poétique superficielle et méticuleuse,dont Corneille s’inquiétait outre mesure, et vous aurez le secret de toutce qu’il y a de louche, d’indécis et d’incomplètement calculé dans l’or-donnance de ses tragédies. Ses Discours et ses Examens nous donnentsur ce sujet mille détails, où se révèlent les coins les plus cachés del’esprit du grand Corneille. On y voit combien l’impitoyable unité de lieule tracasse, combien il lui dirait de grand cœur : Oh! que vous me gênez!et avec quel soin il cherche à la réconcilier avec la bienséance. 11 n’yparvient pas toujours. Pauline vient jusque dans une antichambre pourtrouver Sévère dont elle devrait attendre la visite dans son cabinet.Pompée semble s’écarter un peu de la prudence d’un général d’armée,lorsque, sur la foi de Sertorius, il vient conférer avec lui jusqu’au sein